SANTE

Cameroun : Trois ans de Couverture Santé Universelle, entre viabilité financière et inclusion sociale

Trois ans après son lancement en 2023, la Couverture Santé Universelle au Cameroun s’impose comme une réforme majeure. Elle a élargi l’accès aux soins et renforcé la confiance des populations, tout en laissant subsister d’importants défis financiers, institutionnels et sociaux. Dans cette analyse croisée, des experts interrogent la capacité de la CSU à devenir un véritable levier de transformation nationale.

Viabilité financière et gouvernance du système

La CSU est née d’une volonté politique de réduire la dépendance des ménages aux paiements directs, qui représentaient près de 70 % des dépenses de santé en 2020 (OMS, 2021). Trois ans après, les résultats sont tangibles. Les agents de santé communautaires ont effectué plus de six millions de visites à domicile et la fréquentation des structures sanitaires s’est accrue. Ces acquis traduisent une confiance renforcée dans le système, mais ils ne suffisent pas à masquer les fragilités structurelles.

Le financement repose encore largement sur les subventions publiques et l’appui des partenaires internationaux, exposant la CSU aux aléas budgétaires. Les mécanismes de remboursement demeurent lents et parfois opaques, ce qui fragilise la relation entre l’État et les prestataires de soins. L’absence d’une digitalisation robuste limite la traçabilité et la transparence, pourtant indispensables à la crédibilité du dispositif.

Au-delà des questions financières, la gouvernance du système de santé camerounais reste fortement centralisée. Les collectivités locales, pourtant au plus près des populations, disposent de marges de manœuvre limitées dans la mise en œuvre de la CSU. Cette centralisation réduit la capacité d’adaptation aux réalités locales et freine l’innovation dans la gestion des services. Le poids du secteur informel, qui regroupe une large part de la population active, complique également l’élargissement de la couverture contributive. La Banque mondiale (2022) souligne que la durabilité des CSU en Afrique dépend de la capacité des États à articuler financement public et mécanismes contributifs. Pour le Cameroun, cela implique une réforme fiscale audacieuse, une mobilisation accrue des cotisations sociales et une meilleure articulation avec le secteur privé, mais aussi une décentralisation effective qui permette aux communes et régions d’assumer un rôle actif dans la gouvernance sanitaire.

Inclusion sociale et équité de genre

Sur le plan social, la CSU a permis des avancées notables, notamment dans la prise en charge des femmes enceintes et des enfants de moins de cinq ans. Ces acquis sont essentiels, mais ils ne suffisent pas à corriger les inégalités structurelles. Les femmes rurales, souvent éloignées des centres de santé et engagées dans l’économie informelle, restent sous-représentées dans l’enrôlement. Les hommes, qui jouent un rôle décisif dans les choix financiers des ménages, ne sont pas suffisamment impliqués dans les campagnes de sensibilisation, ce qui limite l’adhésion collective au dispositif.

Les indicateurs de suivi ne prennent pas en compte les disparités de genre, rendant invisible l’impact différencié de la CSU sur les femmes et les hommes. Pourtant, l’UNFPA (2020) a montré que l’implication des hommes dans les campagnes de santé reproductive favorise une meilleure participation des femmes aux programmes de soins. Le Cameroun doit donc dépasser une approche strictement biomédicale et intégrer les dimensions sociales et culturelles qui conditionnent l’accès aux soins. Cela suppose d’associer les hommes comme partenaires actifs, de cibler les femmes rurales par des stratégies adaptées et d’introduire des indicateurs différenciés selon le genre pour mesurer l’impact réel de la réforme. Comme le rappelle l’OMS (2022), l’universalité ne peut être atteinte sans une prise en compte explicite des inégalités de genre et de statut socio-économique.

Perspectives et enjeux pour l’avenir

Trois ans après, la CSU au Cameroun se trouve à un tournant décisif. Elle a posé les bases d’un accès élargi aux soins, mais sa réussite dépendra de sa capacité à conjuguer viabilité financière et inclusion sociale. Sur le plan financier, l’État doit sortir d’une dépendance excessive aux bailleurs internationaux et construire un socle national solide, capable de résister aux fluctuations budgétaires et aux crises économiques. Sur le plan institutionnel, la centralisation doit être repensée pour donner aux collectivités locales un rôle plus affirmé dans la gestion des services de santé. Sur le plan social, l’universalité ne peut se réduire à une couverture statistique ; elle doit se traduire par une inclusion réelle des populations marginalisées, en particulier les femmes rurales et les travailleurs de l’informel.

La CSU doit devenir un projet de société et non seulement un projet technique. Elle doit incarner une vision de solidarité nationale où chaque citoyen, indépendamment de son statut économique ou de son genre, peut accéder à des soins de qualité. Cela suppose une gouvernance transparente, une digitalisation des processus et une volonté politique de placer l’équité au cœur des politiques publiques.

Le Cameroun a posé les bases, mais il lui reste à franchir le pas décisif : transformer une réforme sanitaire en levier de justice sociale et de cohésion nationale. La CSU peut devenir un instrument de transformation durable, capable de réduire les inégalités et de renforcer la résilience du système de santé. Mais elle peut aussi s’enliser si les défis financiers et sociaux ne sont pas relevés avec courage et lucidité. Trois ans après, l’heure n’est plus seulement au bilan, elle est à l’action stratégique, à la consolidation des acquis et à l’élargissement des horizons. La CSU doit être pensée comme un pilier de développement humain, un vecteur de dignité et un symbole de l’engagement collectif pour un avenir plus équitable.

Baltazar ATANGANA (Gender Advisor)

Marie Suzanne MENYIE ATANGANA (Health Insurance Specialist)

 François-Xavier MENGUE (Health System Specialist)

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