Apouh à Ngog : La Socapalm étouffe une revendication pacifique des populations
Après une période de suspension obtenue sous la pression sociale, la reprise unilatérale des opérations de replanting (replantation), des palmiers à huile par la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm), en ce début d'année 2026 a ravivé les tensions. En première ligne des impacts de cette cohabitation forcée, les femmes de l'association AFRISE ont décidé d'initier une action de revendication pacifique pour contester ce passage en force. Une contestation très tôt réprimée par les sbires de l’agro-industrie.
Précédemment publié par Le Messager n° 8687 du mardi 27 janvier 2026
Tout commence à l’entrée principale du site qui conduit dans les champs de certains villageois d’Apouh à Ngog. « Causez avec le chef, s’il vous laisse partir, je vous laisse passez », lance le vigile en obstruant le passage. D’après notre motoman [conducteur de moto dans le jargon local, Ndlr], cette voie dessert également le village Dipongo, mais parce qu’elle traverse les plantations de la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm), une barrière a été installée pour prévenir les vols de noix de palme par les riverains. Mais ce vendredi 23 janvier 2026, cette barrière révèle un nouvel usage à savoir : obstacle à l’accès à l’information des journalistes qui reportent sur le conflit foncier opposant les communautés riveraines d’Édéa à l’exploitation agro-industrielle. Sur cette moto que nous partageons à quatre, faute de disponibilité d’autres moyens de transport mais aussi parce que peu de motomen acceptent cette destination jugée dangereuse, en raison de la violence exercée par les employés de la Socapalm sur certains d’entre eux par le passé, nous essayons de négocier. Avec quel chef faut-il causer et pourquoi puisqu’il s’agit en réalité d’une voie publique ? Des voix s’élèvent invitant le vigile à ouvrir la barrière de fer.
Cet obstacle franchit une dizaine de minutes plus tard, l’on n’est pas pour autant sorti de l’auberge. Quelques kilomètres plus loin, un véhicule entrave la route. A ses côtés, près d’une dizaine d’hommes affirmant être des employés de la Socapalm intiment l’ordre de rebrousser chemin. Une fois de plus des voix montent. « Nous sommes totalement bloqués. Ils [parlant des employés suscités, ndlr] disent que nous devons demander la permission au DP de la Socapalm pour entrer dans nos champs. Vous voyez à quel point nous sommes humiliés dans notre propre village, dans la terre de nos ancêtres », s’insurge Félicité Ngon Bissou, présidente de l’association Afrise. « On me dit de demander l’autorisation au Dp pour aller dans mon champ. Je ne sais pas si c’est le Dp qui m’a fait défricher le champ de mes mains noires ci. Je ne sais pas si c’est le Dp qui m’a donné mes rejetons ou mes semences pour faire ce champ », se plaint Gustave Olkane Etamané, un riverain d’Apouh à Ngoh. Un gendarme armé rapplique.
Des promesses fallacieuses
Vêtues de noir en signe de deuil, les riveraines de cette agro-industrie, membres de l’association Afrise, réclament une portion de leur terre pour leur survie. « Nous réclamons l’espace vital depuis. Mais nous ne comprenons rien. Chaque que nous voulons de l’espace vital depuis 2000, on refait le replanting sans aucun respect des limites en plus », explique Marie Thérèse Ngon Ndoume, une riveraine. « Si à mon niveau, je n’ai pas accès à la terre pour cultiver, qu’en sera-t-il de mes huit enfants et petits-enfants », se lamente une autre femme. Toutes sont dépitées par la mauvaise foi de leur prétendu partenaire. Dans un communiqué rendue publique en fin de soirée dudit vendredi et fortement relayée par une certaine presse, la Socapalm affirme n’avoir « été saisie, ni formellement ni par une quelconque autre voie officielle, d’une action annoncée ou d’une revendication préalable à cette intrusion ». On y apprend également que : « le programme de replanting correspond exclusivement au rajeunissement du verger sur des superficies déjà exploitées et ne constitue, en aucun cas, une extension ». Une affirmation démentie par les résolutions du dernier conseil d’administration de l’entreprise. Lesquelles résolutions justifient selon les riverains, cette énième action de revendication.
Coopté au cours de l’Assemblée générale tenue vendredi, 09 janvier 2026 par les actionnaires de cette entreprise, Hamadou Sali, le nouvel administrateur ne cache pas ses ambitions. « …. Mes actions vont porter sur tout ce qu’il faut faire pour le rayonnement de la Socapalm. La restructuration du genre, le développement de la Socapalm, accroître la production… Et nous allons commencer dès cette année », indique-t-il dans les colonnes du journal Mutations dans sa parution du 13 janvier 2026. Pour les actionnaires qui lui ont fait confiance, les missions qui sont assignées sont claires : Accroître la production, le rendement, en passant par l’augmentation des surfaces cultivées. « Les attentes qu’on place en lui, c’est que, comme il est membre du Parlement, qu’il puisse négocier auprès du gouvernement afin qu’il dégage des assiettes foncières qu’il mettra à la disposition de la Socapalm pour que la Socapalm augmente les espaces cultivés. Augmenter le rendement n’est pas seulement lié aux engrais. Augmenter le rendement passe également par l’extension des espaces cultivés », confie un actionnaire au journal suscité.

De l’urgence d’une médiation foncière
« Si on vous dit par exemple qu’un hectare vous donne entre 10 et 15 tonnes d’huile, et que vous vous limitez à pomper les engrais azotés, phosphatés, potassés, ou d’autres types d’engrais pour enrichir le sol, et espérer produire plus, cela ne peut être suffisant. Il faut forcément étendre les surfaces cultivées. C’est la seule solution », poursuit ce dernier péremptoire. « Si on augmente les espaces cultivés au Cameroun, je suis convaincu qu’avant 2035, le Cameroun pourra faire 1 million de tonnes d’huile de palme à l’année, puisque les rendements commencent à être conséquents à partir de 3 ans et atteignent le pic à 8 ans, 9 ans, 10 ans. Mais, si on n’augmente pas les surfaces cultivées et qu’on reste là à enchaîner les discours, les stratégies du secteur agricole, rien ne changera », conclut cet actionnaire.
Face à la détermination de l’agro-industrie qui après avoir semble-t-il conquis l’exécutif au point de bouder, les recommandations visant la rétrocession de certains espaces aux populations, prescrites par le ministère des domaines et des Affaires foncières suite à une descente de terrain [cf. LE MESSAGER N° 8515 du Mardi 13 mai 2025 ], mise maintenant sur ses moyens colossaux et même sur le législatif pour assouvir sa boulimie de terres, les populations des villages riverains de ses plantations, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer et des actions sporadiques de revendication pacifique souvent maitrisées par les forces de l’ordre, pour faire entendre leur voix.
Faut-il le rappeler, le conflit foncier opposant les communautés riveraines d’Édéa à la Socapalm constitue une crise socio-écologique majeure. Ce contentieux, dont les origines remontent à l’époque coloniale, s’est cristallisé au fil des successions foncières, aboutissant aujourd’hui à une asphyxie territoriale des populations d’Apouh A Ngog. Face à l’emprise hégémonique des plantations d’huile de palme, les riverains exigent la restitution d’un espace de survie minimal, essentiel à leur sécurité alimentaire et au respect de leur dignité. En réponse à ces revendications, l’entreprise a initié une campagne de replantation, perçue par les communautés comme une stratégie de verrouillage foncier définitif, visant à pérenniser une occupation pourtant contestée. La reprise unilatérale de ces opérations en ce début d’année 2026 a ravivé les tensions. La mobilisation des femmes d’Afrise est une alerte, un appel aux décideurs sur l’urgence d’une médiation foncière.
Nadège Christelle BOWA
De retour d’Apouh à Ngog



