GENDERINVESTIGATION

Cameroun : Une mère, trois enfants, un système défaillant — les leçons du drame de Nkolbisson

Kévine avait dit qu’elle partirait avec ses enfants. Plusieurs fois, avec des mots. Personne n’a agi. Ce drame de Nkolbisson, réduit par beaucoup à une crise de jalousie, révèle en réalité les silences que nos sociétés camerounaises imposent aux femmes en détresse. Il révèle aussi la permanence d’une violence qui, loin d’être un accident, s’inscrit dans le continuum de pratiques familiales et sociales que la justice et le corps social peinent encore à nommer clairement au Cameroun.

Choc. Sidération. Et après ?

Choc. Sidération. Fascination… puis agitation. Un filicide a été commis. L’annonce circule et, avec elle, se diffuse la violence des éléments qu’elle indique et provoque dans le même temps. Des éléments traumatiques auxquels l’opinion se retrouve exposée et réagit.

Les faits sont désormais connus dans leurs grandes lignes. Ce 16 février 2026 au quartier Nkolbisson, dans le 7e arrondissement de Yaoundé, une femme prénommée Kévine a empoisonné ses trois enfants — Bordeaux, 6 ans, Gloria, 4 ans, et Eden, 1 an — avant de se tailler les veines et de mourir de ses propres blessures. Le père était à l’étranger pour affaires. Les voisins, alertés par un silence inhabituel, ont découvert la scène. Kévine était encore vivante à leur arrivée ; elle ne l’était plus à celle des secours.

Sur les réseaux sociaux, le récit qui a circulé insistait sur la jalousie, les infidélités présumées du compagnon, une promesse de mariage non tenue. Plusieurs témoins confirment qu’elle avait répété, à voix haute, qu’elle partirait avec ses enfants si la situation ne changeait pas. Certains ont entendu. Personne n’a agi. Et c’est précisément là que commence la vraie question.

Comment ? Pourquoi ? Qui est coupable ? Telles sont les questions qui se posent pour tenter de sortir du choc provoqué par ce fait divers. Mais avant même d’y répondre, un autre constat s’impose : ce drame n’est pas isolé. Depuis le début de l’an 2026, il est possible de répertorier 22 homicides intrafamiliaux : 5 enfants tués (dont les 3 récents filicides maternels), 2 hommes tués par un membre de leur famille, 3 hommes tués par leurs partenaires, et 12 femmes tuées par leurs partenaires.

Y a-t-il un lien ou une différenciation à faire entre ces différents actes criminels commis en milieu familial ? La première observation, commune à toutes ces affaires, c’est la permanence de la violence. Ces crimes sont tous l’aboutissement d’un ensemble de manifestations de la violence : comme manière de penser, manière d’agir, manière de communiquer, manière d’être en relation et manière d’exister.

Ce que la psychiatrie connait, ce que la société camerounaise ignore

Ce que Kévine a accompli porte un nom dans la littérature psychiatrique : le filicide altruiste ou suicide élargi. Un état où la mère, en proie à une dépression sévère ou à une détresse psychique profonde, en vient à percevoir la mort de ses enfants non comme un meurtre, mais comme un acte de protection. Elle ne les abandonne pas : elle les emmène avec elle. Cette logique, aussi terrifiante soit-elle, obéit à une cohérence interne que les psychiatres documentent. Ce n’est donc pas la haine qui a poussé Kévine à tuer ses enfants ; c’est un amour que la souffrance a tordu jusqu’à la rupture.

Une psychologue camerounaise interrogée après le drame a formulé les choses avec une clarté qui mérite d’être retenue. « Elle se sentait à bout de forces. Elle n’avait plus de ressources psychologiques pour faire face à une situation qu’elle estimait insupportable », a-t-elle expliqué, évoquant une « vengeance émotionnelle » née d’un sentiment d’abandon. Ce qui est remarquable dans cette analyse, c’est qu’elle ne cherche pas à excuser — elle cherche à comprendre. Et comprendre est la condition de prévenir.

L’approche individuelle et psychologique ne saurait, pour s’exprimer pleinement, faire l’impasse de l’environnement — cadre socio-culturel et juridique — dans lequel émergent toutes ces situations criminelles. Que ce soit l’auteur ou la victime de l’acte criminel, lorsqu’on interroge la responsabilité (du ressort de la justice) et la culpabilité (dans le lien social), il s’agit avant toute chose de se demander quel est le signifiant — c’est-à-dire comment l’acte commis est défini — dans l’environnement concerné.

L’auteur peut être coupable, mais pas responsable. C’est le cas lorsque son acte a un signifiant qui relève du pathologique : il s’agit alors d’une question médicale autant que judiciaire. L’auteur peut également être coupable et responsable : nous sommes alors dans le registre de la sociopathie, où l’acte relève de la transgression — délinquance et criminalité. Mais qui reconnaît la culpabilité d’un acte et la responsabilité de son auteur ? La justice et le social.

Or la compréhension se heurte, au Cameroun comme dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, à un tabou tenace. La santé mentale y est encore trop souvent interprétée à travers un prisme magico-religieux plutôt que médical. Quand une femme dit qu’elle souffre, on lui répond qu’elle exagère, qu’elle doit prier davantage, qu’elle doit préserver l’image du couple. Et si elle répète qu’elle veut mourir ? On lui dit de se taire, ou on détourne le regard.

Pourtant, la souffrance psychologique est aussi réelle qu’une souffrance physique. Le Cameroun consacre moins de 1 % de son budget de santé à la santé mentale, avec moins d’un psychiatre pour 300 000 habitants. Plus de 7 millions de Camerounais souffriraient de troubles mentaux ou psychologiques selon l’OMS, allant de l’anxiété à la dépression sévère. Et à l’échelle du continent, environ 66 millions de femmes souffrent de dépression et de troubles anxieux, dont 85 % n’ont pas accès à un traitement. Ces chiffres ne sont pas abstraits : ils s’incarnent dans des visages, dans des cuisines, dans des lits que des mères n’arrivent plus à quitter le matin.

La violence comme continuum : ni ex-nihilo, ni inévitable

Réduire le drame de Nkolbisson à une crise de jalousie, c’est commettre une seconde violence contre Kévine. Ce qui s’est passé s’inscrit dans un continuum que les données nationales documentent depuis des années. Entre 2019 et 2020, au moins 130 femmes sont mortes sous les coups de leurs conjoints, et 60 % des femmes camerounaises ont subi des violences conjugales, selon la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés. En 2023, plus de 80 cas de féminicides ont été recensés dans les grandes villes et les zones rurales. Au 13 décembre 2024, on dénombrait 69 féminicides pour la seule année en cours — dans un contexte mondial où une femme est tuée toutes les dix minutes par un proche.

Nous avons constaté que toutes ces situations criminelles intrafamiliales sont l’aboutissement d’un processus — organisé ou désorganisé — d’actes de violences répétés. La violence n’est pas un interdit dans ces familles. Qu’elle soit verbale, économique, physique ou psychologique, elle est une pratique régulière. Elle s’inscrit dans la culture de ces environnements familiaux et organise les rapports entre les différents protagonistes. De sorte que l’acte criminel arrive dans le continuum de la pratique de celle-ci.

L’infidélité répétée d’un partenaire, la promesse de mariage non tenue, l’absence pendant de longues semaines, le sentiment d’être invisible dans sa propre vie : tout cela constitue ce que les spécialistes appellent des violences psychologiques et émotionnelles, reconnues par les études comme aussi dévastatrices que la violence physique. Au Cameroun, 54,5 % des femmes en sont victimes, et 48 % de celles qui subissent des violences n’ont jamais cherché d’aide — souvent parce qu’elles ignorent où aller, par honte, ou parce que la société leur a appris à endurer.

Le crime, tout comme la maladie, n’est pas ex-nihilo. L’un comme l’autre se structurent dans un environnement donné qui a une organisation propre, ses règles de fonctionnement et sa dynamique relationnelle. Ce qui a précipité Kévine dans cet abîme n’est donc pas une émotion soudaine et irrationnelle : c’est le résultat d’une accumulation de signaux qui n’ont jamais trouvé d’écho — ni dans un cabinet de consultation, ni dans une oreille familiale, ni dans une structure communautaire. Elle a crié à plusieurs reprises, avec des mots. Personne n’avait les outils pour entendre.

Que dit la justice ? Que dit le social ?

Il s’agit ici de poser des questions fondamentales, trop longtemps esquivées :

  • Lorsqu’un parent est violent envers son enfant, quel en est le signifiant juridique et social ?
  • Lorsque les membres d’une même famille posent des actes de violence les uns envers les autres, quel en est le signifiant juridique et social ?
  • Lorsqu’une femme commet un acte de violence envers son partenaire, quel en est le signifiant juridique et social ?
  • Lorsqu’un homme est violent envers sa partenaire, quel en est le signifiant juridique et social ?

Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles interrogent la cohérence d’une société qui condamne le crime terminal tout en autorisant, par son silence et son inaction, les violences qui y conduisent. Comment le crime est-il traité dans la société camerounaise ? Et comment la maladie mentale est-elle prise en charge dans ce même environnement sociétal ? Ce sont deux questions indissociables, et leur réponse définira la capacité du Cameroun à protéger ses enfants, ses femmes et ses familles.

Ce que nos structures sociétales n’ont pas encore construit

La réaction des autorités camerounaises après le drame a été prompte en termes symboliques. Mais un communiqué, aussi sincère soit-il, ne peut pas remplacer ce qui manque structurellement. On ne prévient pas la prochaine Kévine avec des mots d’indignation : on la prévient avec des psychiatres de quartier, des lignes d’écoute accessibles à toutes heures, des espaces communautaires où une femme peut dire « je souffre » sans craindre d’être jugée ou ignorée.

Des recherches menées sur l’infanticide en contexte africain, notamment à l’hôpital Jamot de Yaoundé, soulignent depuis des années que la grande tolérance sociale envers les malades mentaux, couplée à leur manque de prise en charge effective, crée des situations à risque pour l’entourage familial. Ce n’est pas une fatalité culturelle : c’est un déficit de politique publique.

Des recherches en psychiatrie clinique montrent que le filicide altruiste survient majoritairement chez des mères présentant un état dépressif majeur non traité, convaincues de manière délirante de sauver leurs enfants en les emportant dans la mort, souvent précédé de signaux verbaux explicites qui n’ont pas été pris au sérieux. Le traitement précoce de la dépression, l’accompagnement psychologique des femmes en situation de crise conjugale et la formation des acteurs communautaires à la détection des signes de détresse permettraient, dans de nombreux cas, d’éviter que la menace verbale ne devienne acte irréversible.

L’absence de prise en charge de la santé mentale au Cameroun est aussi une question de genre. Les femmes, soumises à des pressions sociétales spécifiques — mariage, fidélité conjugale, maternité, subordination économique — développent des formes de détresse que le système de santé n’est ni formé ni équipé pour accueillir. Mais les hommes ne sont pas exempts de cette réalité : les injonctions à la virilité, l’interdiction de la vulnérabilité émotionnelle et le rejet du soin psychologique comme “faiblesse” produisent eux aussi des souffrances enfouies qui peuvent conduire à des passages à l’acte violents — contre l’autre ou contre soi. Une approche genre de la santé mentale permettrait de distinguer les facteurs biologiques des facteurs environnementaux et relationnels, et de construire des réponses adaptées plutôt que génériques.

Des initiatives existent et peuvent être dupliquées à l’échelle nationale. La Bluemind Foundation forme des coiffeuses au Cameroun et dans plusieurs pays d’Afrique francophone à détecter les signes de détresse psychologique chez leurs clientes. Des psychologues communautaires tentent d’atteindre les femmes en dehors des circuits hospitaliers. Ces initiatives montrent qu’une autre voie est possible ; elles attendent d’être amplifiées — et d’être étendues aux hommes, pour qui des espaces de parole équivalents restent quasi inexistants.

Apprendre enfin à entendre

Ce qui s’est passé à Nkolbisson n’est pas un fait divers. C’est un révélateur. Il révèle que des femmes camerounaises en détresse profonde existent autour de nous, qu’elles parlent parfois, que leurs mots se perdent dans le bruit des normes sociales, des tabous religieux et des silences familiaux. Il révèle que les enfants meurent aussi d’un système de santé mentale qui n’a pas encore décidé que la souffrance — celle des femmes comme celle des hommes piégés dans des normes de virilité intenables — valait la peine d’être prise au sérieux. Et il révèle que l’indignation collective, aussi légitime soit-elle, ne suffit pas si elle ne débouche pas sur des décisions concrètes et opérationnelles.

Kévine avait dit ce qu’elle allait faire. Elle l’avait dit plusieurs fois. Plusieurs autres personnes, femmes et hommes, en ce moment, portent la même détresse autour de nous — avec des mots différents, des silences différents, mais la même souffrance tue. Ce qu’il nous reste à faire, collectivement, c’est apprendre enfin à entendre et à écouter ; c’est donner à la justice et au corps social les outils pour répondre à la violence avant qu’elle ne devienne irréversible.

Nathalie Carole ASSEN B.

Psychologue clinicienne et psychothérapeute

Experte judiciaire en psychologie auprès de la cour d’appel de la Région du Centre (Yaoundé, CAMEROUN)

nathalie_assen@yahoo.fr

Baltazar ATANGANA

Expert en genre et inclusion

noahatango@yahoo.ca

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