Dans le bassin du lac Tchad, la polycrise a un visage de femme
Le lac Tchad a perdu 90% de sa superficie en soixante ans. Autour de ses rives qui reculent, 42 millions de personnes tentent de survivre à l'enchevêtrement de crises qui définit aujourd'hui ce que les chercheurs appellent la polycrise. Dans cet environnement où l'insécurité armée, la famine, les déplacements massifs et le dérèglement climatique s'alimentent mutuellement, les femmes et les filles absorbent des chocs que les systèmes institutionnels ne savent pas encore mesurer à leur juste échelle. Cette réalité de terrain, que j'observe depuis plusieurs années dans les régions du Nord et de l'Extrême-Nord du Cameroun, exige une réponse politique à la hauteur de son ampleur.
Un lac qui rétrécit, des violences qui augmentent
Le lac Tchad est devenu le symbole le plus visible de l’effondrement environnemental au coeur de l’Afrique centrale et occidentale. Partagé entre le Cameroun, le Tchad, le Niger et le Nigeria, il couvrait 25 000 km² en 1963. Il ne dépasse plus 2 500 km² aujourd’hui. Ce rétrécissement de 90% en six décennies, confirmé par l’Agence des Nations Unies pour l’environnement, n’est pas qu’une statistique géographique. C’est le moteur d’une crise humanitaire qui s’aggrave chaque saison sèche et que les 42 millions d’habitants du bassin, dont les moyens de subsistance reposent sur la pêche, le pastoralisme et l’agriculture, subissent sans filet de protection suffisant.
La commune de Logone Birni, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, illustre parfaitement ce que cette pression produit sur le terrain. Les combats pour l’accès aux ressources naturelles y ont contraint 60 000 personnes à fuir vers le Tchad voisin à la fin de l’année 2021. En 2024, les inondations ont affecté plus de 459 000 personnes dans cette même région, détruisant habitations, cultures et bétail, selon le rapport de situation d’OCHA de décembre 2024. Ce cycle inondations-sécheresses-conflits-déplacements n’est pas une succession de malheurs distincts. C’est un système dont les femmes et les filles constituent l’amortisseur invisible.
Les données le confirment avec une précision qui devrait alerter bien davantage les décideurs. Au Tchad, le premier semestre 2024 fait état de 1 300 cas de violences basées sur le genre (VBG) enregistrés, dont 75,63% concernent des personnes déplacées. Les violences physiques représentent entre 30 et 36% des incidents selon les trimestres et les violences sexuelles atteignent 13,71% des cas, en hausse par rapport à l’année précédente. C’est ce que documente le rapport d’analyse de protection du Global Protection Cluster de janvier 2025. Ces chiffres ne représentent eux-mêmes qu’une fraction des incidents réels, compte tenu de la crainte des représailles et des restrictions d’accès dans certaines zones insulaires du lac.
Ce que le terrain révèle que les rapports n’osent pas dire
La chaîne causale entre dérèglement climatique et violences contre les femmes n’est ni abstraite ni aléatoire dans cette région. Elle suit une logique que des années de présence sur le terrain permettent de retracer avec précision.
Quand la récolte disparaît ou que le bétail périt dans une inondation, la pression économique dans le ménage augmente brutalement. Les hommes migrent, laissant les femmes seules en charge d’enfants et de personnes âgées, sans ressources et sans protection. La rareté de l’eau les oblige ensuite à des trajets de plus en plus longs et risqués pour s’approvisionner. Au Tchad, 70% des femmes rurales dépendent de l’agriculture pour leur survie et c’est précisément dans ces espaces périphériques, lors de la collecte de bois de chauffe ou d’eau, que surviennent une proportion significative des incidents de VBG.

Le déplacement forcé vient ensuite concentrer cette vulnérabilité dans des camps où la promiscuité et l’effondrement des filets sociaux communautaires créent un environnement propice à la violence domestique et sexuelle. La Ligue tchadienne pour les droits des femmes a recensé 224 cas de violence contre les femmes en 2024, en hausse directement liée aux déplacements causés par les conditions météorologiques extrêmes.
Ce que les recherches de l’ISS Africa dans les régions du Nord et de l’Extrême-Nord du Cameroun documentent va encore plus loin. Des femmes ayant perdu leur mari dans les conflits ou les attaques de groupes armés non étatiques se retrouvent seules, chefs de ménage sans revenus, exposées à des mécanismes d’adaptation que les rapports humanitaires n’osent pas toujours nommer clairement, notamment des relations sexuelles de survie pour nourrir leurs enfants. Ce n’est pas un phénomène anecdotique. C’est une conséquence systémique d’un modèle de réponse qui continue de traiter les femmes comme des bénéficiaires passives plutôt que comme des actrices à part entière de leur propre résilience.
Des engagements formels qui buttent encore sur le terrain
Le Plan d’action de Belém pour l’égalité des genres, adopté à la COP30 de novembre 2025 au Brésil, représente une avancée réelle sur le plan normatif. Il couvre la période 2026-2034 et intègre la dimension genre dans les stratégies d’adaptation et d’atténuation climatiques. Mais l’expérience du bassin du lac Tchad rappelle que les textes adoptés dans les salles de négociation climatique mettent du temps à atteindre Logone Birni ou Kousseri.
Le problème n’est pas seulement politique. Il est aussi méthodologique. Les systèmes de collecte de données sur les VBG restent insuffisants dans les zones les plus touchées du bassin. Les 1 300 cas recensés au Tchad au premier semestre 2024 ne sont qu’une approximation d’une réalité bien plus large, et il est impossible de construire des politiques précises sur des données partielles. Des systèmes de monitoring qui croisent indicateurs climatiques et indicateurs de protection constituent un préalable, pas un accessoire.
La question du financement suit immédiatement. Le Groupe africain des négociateurs climatiques a réclamé à la COP30 des moyens techniques et financiers concrets pour traduire les engagements genre en actions nationales. Dans les régions du bassin du lac Tchad, des organisations locales comme l’ALVF-EN au Cameroun assurent un travail de première ligne avec des ressources structurellement insuffisantes. Sans financement dédié et pérenne, les décisions de Belém resteront sans traduction opérationnelle.
Il y a enfin la question de la participation, qui conditionne tout le reste. Les femmes du bassin du lac Tchad s’adaptent, inventent, maintiennent la cohésion sociale dans des contextes de crise extrême. Elles pratiquent des techniques agroécologiques, gèrent la biodiversité semencière, organisent des coopératives de survie. Et pourtant elles restent sous-représentées dans les instances de décision locales, nationales et internationales. Les femmes ne constituaient que 35% des délégués à la COP30 selon l’Organisation des femmes pour l’environnement et le développement, contre 12% en 2008. Le progrès est réel. La parité reste hors de portée.
Mettre les femmes au centre de la réponse climatique dans le bassin du lac Tchad, ce n’est pas une exigence idéologique. C’est une nécessité opérationnelle que les données de terrain valident année après année. Une région où 42 millions de personnes survivent dans une polycrise permanente ne peut pas se permettre de continuer à ignorer l’expertise et la résilience de la moitié de sa population.
Baltazar ATANGANA
Gender Advisor



