Afrique : santé, genre et climat — quand « résilience » devient le mot poli pour dire abandon
Le continent africain contribue à moins de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Il en supporte pourtant les conséquences les plus sévères — et ce sont les femmes qui en absorbent l’essentiel du choc. Sécheresses dans la Corne de l’Afrique, inondations au Sahel, cyclones au Mozambique, effondrements sanitaires en zones de conflit : partout, un même mot revient dans les rapports d’aide pour qualifier la façon dont les femmes traversent ces catastrophes. « Résilientes. » C’est le mot qu’on emploie quand on n’a rien d’autre à offrir — et qu’on préfère ne pas le dire.
Un continent qui paye une dette qu’il n’a pas contractée
L’injustice climatique en Afrique a une géographie précise. Alors que l’Afrique contribue à moins de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle en paie le prix fort : sécheresses, inondations, incendies, crues se multiplient et frappent des populations dont les capacités d’adaptation sont souvent faibles. Ce paradoxe fondateur — subir ce qu’on n’a pas causé — structure tout ce qui suit. Et à l’intérieur de ce paradoxe, il en existe un autre, plus discret : ce sont les femmes qui portent physiquement, quotidiennement, l’essentiel du poids.
Selon les Nations Unies, 80 % des personnes déplacées par le changement climatique sont des femmes. Dans les régions rurales, elles sont principalement responsables de la collecte de l’eau, de la production alimentaire et de l’énergie domestique — des tâches qui deviennent de plus en plus difficiles à mesure que les ressources s’amenuisent. Au Nigeria, sans titres fonciers, les femmes ne peuvent pas obtenir de prêts pour investir dans des pratiques résilientes au climat. La dépossession foncière et la dépossession climatique se renforcent mutuellement.
Ce que le corps des femmes absorbe — et que les plans ne mesurent pas
La santé est l’un des domaines où la conjonction entre genre et climat produit ses effets les plus mortels, et les moins documentés. Selon un rapport conjoint OMS–UNICEF–UNFPA, les effets des catastrophes climatiques sur la santé maternelle et infantile ont été négligés, sous-déclarés et sous-estimés — une omission décrite comme flagrante et emblématique de l’attention inadéquate portée aux besoins des femmes dans le discours sur le changement climatique.
Les mécanismes sont pourtant documentés. Les chaleurs extrêmes augmentent l’aire de répartition géographique des vecteurs de maladies comme les moustiques, avec des impacts particuliers sur les femmes enceintes. Une étude menée en Gambie a montré que la température corporelle des femmes enceintes attire davantage les moustiques, les exposant plus au paludisme — lequel augmente le risque d’avortement spontané, d’accouchement prématuré et de mortinatalité. Plus largement, les catastrophes climatiques entraînent des perturbations majeures dans l’accès à la contraception, et les décès maternels liés à des avortements pratiqués dans des conditions dangereuses sont susceptibles d’être beaucoup plus nombreux dans ces situations d’urgence.
En 2023, environ 70 % des décès maternels dans le monde — soit 182 000 femmes — sont survenus en Afrique subsaharienne. Et 37 pays en situation de conflit ou de fragilité institutionnelle représentent 61 % des décès maternels mondiaux alors qu’ils ne concentrent que 25 % des naissances vivantes. Ces chiffres disent quelque chose de précis : mourir en accouchant n’est pas une fatalité biologique. C’est une conséquence de choix politiques — ou de leur absence.
Des plans d’adaptation qui citent le genre sans le financer
Face à ces réalités, l’architecture internationale de réponse climatique produit des documents. Beaucoup de documents. Plans nationaux d’adaptation, contributions déterminées au niveau national, stratégies genre et climat : ces textes existent, ils mentionnent les femmes, parfois avec des pages entières. Mais les mentionner n’est pas les financer, et les financer n’est pas transformer les rapports de pouvoir.
En Afrique de l’Ouest et du Centre, les femmes et les filles font déjà face à de nombreux défis concernant leur accès aux ressources productives et financières, aux services de santé reproductive, à l’éducation, à l’emploi et à la prise de décision — et les changements climatiques aggravent chacun de ces déficits. Or les politiques d’adaptation reproduisent souvent les mêmes angles morts que les politiques de développement classiques : le genre y est traité comme un secteur thématique à côté de l’agriculture ou de l’eau, jamais comme une grille de lecture transversale qui devrait reconfigurer l’ensemble.
La Banque africaine de développement reconnaît elle-même que les disparités de genre s’accentuent lors des chocs climatiques — cyclones, sécheresses, inondations — de la Corne de l’Afrique au Sahel, du Mozambique au bassin du lac Tchad. Mais reconnaître n’est pas agir. Et l’écart entre la reconnaissance rhétorique et l’allocation budgétaire réelle reste, partout sur le continent, abyssal.
« Résiliente » : le plus beau mensonge du lexique développementaliste
C’est ici que le mot pose problème. Non pas comme concept scientifique — la résilience des systèmes a une signification technique légitime — mais comme usage politique. Dans les rapports d’aide, dans les discours de COP, dans les présentations de projets financés, les femmes africaines sont quasi systématiquement qualifiées de « résilientes ». Elles s’adaptent, trouvent des solutions, maintiennent la vie là où tout s’effondre. Et c’est vrai — elles le font, avec une constance et une ingéniosité qui forcent le respect.
Mais il faut nommer ce que ce mot dissimule. La résilience, telle qu’elle est célébrée, est souvent la manière la plus élégante de rendre vertu d’une injustice : demander à des femmes de suppléer à l’absence de l’État, des systèmes de santé, des politiques climatiques et des financements internationaux — sans salaire, sans sécurité, sans reconnaissance. Selon le Gender Snapshot 2025 d’ONU Femmes, d’ici 2050, le changement climatique pourrait faire basculer jusqu’à 158 millions de femmes et de filles supplémentaires dans la pauvreté — 16 millions de plus que le nombre total d’hommes et de garçons. Appeler « résilience » la façon dont ces femmes traversent cela, c’est transformer une surcharge structurelle en preuve de capacité.
Qui parle au nom du climat ? La question de la représentation
La question des droits des femmes face au climat est aussi, fondamentalement, une question de représentation politique. Pour trouver des solutions climatiques qui tiennent compte des besoins en santé et des vulnérabilités spécifiques des femmes et des filles, il faut commencer par se poser les bonnes questions — ce qui suppose que celles qui vivent ces vulnérabilités soient présentes dans les espaces où ces questions se formulent. Or elles n’y sont presque pas.
Dans les négociations climatiques internationales, les délégations africaines sont très majoritairement masculines. Dans les mécanismes de financement climatique — Fonds vert pour le climat, Fonds d’adaptation — les organisations féministes locales peinent à accéder directement aux ressources, captées en amont par des intermédiaires institutionnels qui les sous-traitent ensuite sur des cycles de six mois, selon des indicateurs formatés loin du terrain. Ce modèle n’est pas neutre : il produit des politiques climatiques pensées sans les femmes qui en subissent le plus les effets.
Selon le rapport d’ONU Femmes sur la protection sociale (2024), deux milliards de femmes et de filles dans le monde sont privées de toute forme de protection sociale. Et 94 % des femmes en Afrique subsaharienne accouchent sans bénéficier d’aucune protection de maternité. Ces deux chiffres, mis ensemble, dessinent l’ampleur du vide.
Ce que ce moment impose de penser autrement
Le retrait partiel des bailleurs occidentaux — gel de l’aide américaine, coupes budgétaires européennes — a mis à nu une dépendance que tout le monde connaissait et que personne ne voulait vraiment résoudre. Mais il a aussi, paradoxalement, créé une pression vers davantage de financement domestique et de souveraineté programmatique. Des gouvernements africains, des institutions régionales, des organisations de la société civile commencent à travailler sérieusement sur des alternatives. C’est un déplacement lent, insuffisant, mais réel.
Ce qui manque n’est pas la connaissance du problème. Les données existent, les diagnostics sont posés, les recommandations se ressemblent d’un rapport à l’autre depuis vingt ans. Ce qui manque, c’est la volonté politique de traiter l’égalité de genre non comme une variable d’ajustement des politiques climatiques et sanitaires, mais comme leur condition de possibilité. Une femme qui ne survit pas à son accouchement parce qu’une inondation a coupé la route vers la maternité la plus proche ne meurt pas du changement climatique. Elle meurt d’une somme de choix — fonciers, budgétaires, institutionnels, politiques — que des sociétés ont faits, ou ont accepté de ne pas faire.
Baltazar ATANGANA
Gender policy analyst
noahatango@yahoo.ca



