Gratuité scolaire pour les filles : Cotonou parle du genre à l’Afrique par les actes !
Le 3 juin 2026, le Conseil des ministres du Bénin a acté la gratuité scolaire pour toutes les filles du secondaire public, effective dès la rentrée 2026-2027. Parmi les premières décisions sociales fortes du nouveau président Romuald Wadagni, celle-ci mérite qu'on la lise attentivement et qu'on mesure ce qu'elle dit au reste du continent. Analyse de Baltazar Atangana, expert en genre et développement.
Un budget qui choisit son camp
Dans un budget rectificatif, chaque ligne raconte quelque chose. On ne réajuste pas un budget par hasard. On arbitre. On coupe ici pour investir là. Et ce que le gouvernement béninois a arbitré le 3 juin 2026 en dit long sur sa lecture du développement.
La loi de finances initiale était fixée à 3.783 milliards de FCFA. La version rectificative la porte à 4.086 milliards, soit une hausse de 8%. Dans le même mouvement, les dépenses de personnel reculent de 9,8% sans remettre en cause les recrutements prévus, et les dépenses d’investissement progressent de 8,5%. Ce n’est pas une économie d’épicier. C’est une stratégie. Et dans cette stratégie, la gratuité scolaire des filles n’est pas un poste résiduel. Elle est pensée en cohérence avec 20 milliards de FCFA alloués à l’eau potable et à l’électricité dans les établissements scolaires publics, avec la construction de magasins pour les cantines scolaires, avec le renforcement de l’assurance maladie obligatoire.
On sait depuis les travaux de l’économiste Lawrence Summers dans les années 1990, repris et enrichis depuis par la Banque mondiale, l’UNESCO et des dizaines d’études de terrain sur le continent africain, qu’une année supplémentaire de scolarisation d’une fille augmente ses revenus futurs de 10 à 20%, réduit la mortalité maternelle et infantile, retarde l’âge du premier mariage et ralentit la transmission de la pauvreté d’une génération à l’autre. Ces données ne font plus débat. Ce qui fait débat, c’est pourquoi tant de gouvernements africains les connaissent et n’en tirent pas les conséquences budgétaires qui s’imposent.
Le Bénin vient d’en tirer les conséquences. Avec une date. Avec un chiffre. Avec un engagement devant l’Assemblée nationale.
Ce que Cotonou dit au reste de la région sans hausser la voix
En Afrique centrale et de l’Ouest, la scolarisation des filles dans le secondaire reste l’une des fractures les plus documentées et les moins résolues du continent. Au Cameroun, au Mali, au Niger, au Tchad, les taux de déperdition scolaire des filles entre le primaire et le secondaire restent parmi les plus élevés au monde. Les causes sont connues. Les mariages précoces, la distance aux établissements, les grossesses non désirées, les frais de scolarité que les familles arbitrent systématiquement en défaveur des filles quand les ressources manquent.
Ce dernier point est décisif. Quand une famille pauvre doit choisir entre scolariser un fils et une fille, le calcul économique plaide presque toujours pour le fils, parce que le retour sur investissement attendu, dans des sociétés encore marquées par des normes patriarcales tenaces, semble plus certain. La gratuité scolaire ne change pas les normes du jour au lendemain. Mais elle modifie le calcul. Elle retire l’argument financier de l’équation. Et en retirant cet argument, elle déplace les autres.
Ce que le Bénin démontre concrètement depuis le 3 juin 2026, c’est qu’un État d’Afrique de l’Ouest avec un PIB par habitant inférieur à 1500 dollars peut décider, dans un exercice budgétaire ordinaire, de financer l’accès universel des filles au secondaire. Ni la taille du pays, ni le niveau de développement, ni la contrainte budgétaire ne sont des arguments suffisants pour ne pas le faire. C’est là le message silencieux que Cotonou envoie à ses voisins.

La rentrée 2026 dira si le Bénin tient vraiment sa promesse aux filles
Une mesure de gratuité scolaire se juge à deux temps. D’abord à l’entrée, combien de filles supplémentaires franchissent la porte d’un établissement secondaire à la rentrée d’octobre 2026. Ensuite à la sortie, combien y restent jusqu’au baccalauréat. Ce deuxième indicateur est le plus honnête. Et il est aussi le plus exigeant.
Car une fille peut entrer gratuitement dans un lycée sans eau courante, sans latrines séparées pour les filles, sans enseignante de référence, sans mécanisme de protection en cas de grossesse, et en sortir six mois plus tard pour des raisons que le coût de la scolarité n’explique pas. La mesure votée le 3 juin s’accompagne d’un effort sur les infrastructures sanitaires et énergétiques dans les écoles. C’est cohérent. Mais la cohérence devra se vérifier sur le terrain, département par département, établissement par établissement, notamment dans les zones rurales du nord du pays où les inégalités de genre dans l’éducation sont les plus marquées.
Un comité a par ailleurs été constitué pour statuer sur les œuvres sociales dans les universités publiques, avec rapport attendu à la prochaine séance du Conseil des ministres. Si cette dynamique se prolonge jusqu’à l’enseignement supérieur, le Bénin sera en train de construire quelque chose de rare en Afrique de l’Ouest. Une continuité de l’investissement public en faveur des filles, de la rentrée de sixième jusqu’à la licence. Ce serait une autre conversation.
Pour l’heure, la décision du 3 juin 2026 existe. Elle est signée, budgétée, datée. Dans un continent qui a trop souvent transformé les droits des femmes en intentions bien rédigées, c’est déjà beaucoup. Et pour les gouvernements de la région qui cherchent encore les conditions favorables pour faire pareil, le Bénin vient de montrer que les conditions, en réalité, se décident.
Baltazar ATANGANA
Expert genre et développement



