Eau et genre au lac Tchad : quand l’invisibilité des femmes coûte des vies
Le lac Tchad a perdu plus de 90 % de sa superficie en soixante ans. Ce chiffre est connu, cité, et souvent réduit à une métaphore climatique commode. Ce qu'on dit moins, c'est que derrière ce rétrécissement physique se joue une autre contraction, moins visible et tout aussi dévastatrice : celle de l'espace vital des femmes. Dans les villages riverains du Cameroun septentrional, du Niger ou du Tchad, la crise de l'eau n'est pas un problème d'ingénierie hydraulique en attente d'une solution technique. C'est une crise de genre, structurée par des décennies d'exclusion des femmes des circuits de décision, de financement et de reconnaissance. À l'heure où la Journée mondiale de l'eau 2026 place l'égalité des sexes au cœur de son agenda, il serait trop facile de se satisfaire des déclarations d'intention. Ce qui suit est une tentative d'aller plus loin.

Un lac qui rétrécit, et des vies de femmes qui rétrécissent avec lui
La régression du lac Tchad n’est pas un événement. C’est un processus long, composite, alimenté par la variabilité climatique, l’intensification des prélèvements agricoles et une gouvernance transfrontalière chroniquement défaillante entre les quatre États riverains. Depuis les années 1960, la superficie du lac est passée d’environ 25 000 km² à moins de 2 500 km². Les cartes satellitaires sont frappantes. Mais elles ne montrent pas ce qui se passe dans les cours des maisons, à l’aube, quand une femme attache un bidon sur son dos et part vers un point d’eau qui, chaque saison, se trouve un peu plus loin.
Dans les communautés riveraines, la collecte de l’eau est une charge quasi exclusivement féminine. Ce n’est pas une tradition anecdotique : c’est un fait économique lourd de conséquences. Les femmes et les filles consacrent 250 millions d’heures par jour à cette tâche dans le monde, soit trois fois plus que les hommes. Dans le bassin tchadien, où les points d’eau se font rares et les distances s’allongent, ce chiffre prend une épaisseur particulière. Des femmes parcourent entre cinq et dix kilomètres par jour, traversant des zones à risques sécuritaires, pour rapporter de l’eau souvent impropre à la consommation. Ce temps n’est pas récupérable. Il n’est pas compensé. Et il est systématiquement absent des calculs économiques nationaux, comme si la pénibilité féminine était une donnée naturelle, hors marché, hors politique publique.
L’insurrection de Boko Haram et ses ramifications ont encore durci cette réalité. Plus de 3 millions de personnes ont été déplacées dans le bassin depuis 2014, dont une majorité de femmes et d’enfants. Dans les sites de déplacement, les infrastructures WASH sont chroniquement insuffisantes, et la gestion des menstruations en milieu déplacé reste un angle mort des interventions humanitaires. 156 millions de filles âgées de 10 à 19 ans n’ont toujours pas accès à des services d’hygiène de base dans le monde. Une abstraction statistique qui, dans le bassin tchadien, se traduit par des filles qui abandonnent l’école faute de latrines séparées, par des femmes enceintes qui accouchent dans des structures de santé sans eau courante, par une dignité fondamentale qui se fracasse contre l’indifférence des planificateurs.
De la pénurie à la violence, un continuum que les programmes refusent de voir
Il existe une corrélation documentée entre le stress hydrique et les violences basées sur le genre. Elle est encore insuffisamment intégrée dans les cadres programmatiques des acteurs du développement opérant dans le bassin. Pourtant, les mécanismes sont clairs. Quand l’eau se raréfie, les femmes doivent parcourir des distances plus longues, souvent seules, à des heures vulnérables. Les points d’eau éloignés deviennent des espaces d’agression. Les données recueillies dans des contextes similaires par des organisations comme IRC ou CARE au Sahel le confirment : la sécheresse de 2022 dans la Corne de l’Afrique a compromis la santé de 9 millions de femmes en âge de procréer et aggravé les risques de violence sexiste. Le bassin du lac Tchad partage avec ce contexte les mêmes fragilités structurelles, les mêmes dynamiques d’exposition et les mêmes silences institutionnels.
La dimension économique de cette violence mérite également d’être nommée sans détour. L’eau est devenue, dans de nombreuses communautés riveraines, une marchandise dont les femmes paient le prix fort. Lorsqu’un forage tombe en panne, et cela arrive souvent faute de maintenance ou de budget communautaire, c’est l’économie domestique féminine qui s’effondre. Les femmes font alors des arbitrages impossibles : payer l’eau à des revendeurs informels en sacrifiant la nourriture, ou envoyer les filles à la corvée d’eau en sacrifiant leur scolarité. Ce sont des choix que les mères de famille du bassin tchadien font chaque semaine, loin des salles de réunion où se conçoivent les politiques hydriques.

Le tableau d’ensemble est vertigineux. 380 millions de femmes et de jeunes filles vivent déjà dans des conditions de stress hydrique élevé ou critique, un chiffre projeté à 674 millions dans 33 pays d’ici à 2050. Le bassin du lac Tchad est l’un des épicentres de cette trajectoire. L’aridification progressive, la pression démographique, les conflits armés persistants et la faiblesse institutionnelle des États riverains composent un terrain particulièrement hostile. Et sur ce terrain, les femmes ne sont pas seulement des victimes passives : elles sont aussi, trop souvent, les seules à maintenir debout des systèmes de survie hydrique que personne ne finance et que personne ne reconnaît.
Décider sans elles, gérer contre elles
Le paradoxe qui traverse toute la problématique genre et eau dans le bassin du lac Tchad pourrait se formuler ainsi : les femmes sont les premières gestionnaires de l’eau au niveau domestique, et les dernières à siéger là où se prennent les décisions qui concernent cette ressource. Ce n’est pas une question d’aptitude. C’est une question de pouvoir. Les femmes représentent à peine un cinquième de la main-d’œuvre du secteur de l’eau au niveau mondial et restent structurellement sous-représentées dans les postes de décision. Dans les comités de gestion des points d’eau au Cameroun, au Niger et au Tchad, leur présence est souvent nominale, mobilisée pour cocher la case d’un critère de conditionnalité bailleur, sans capacité réelle d’orienter les priorités ou de contrôler les budgets.
La Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), créée en 1964 et regroupant le Cameroun, le Niger, le Tchad, le Nigeria et la République centrafricaine, est le principal cadre de gouvernance transnationale de cette ressource partagée. Malgré la réforme institutionnelle de 2012 qui a renforcé les mécanismes de coopération, la dimension genre n’y est pas substantiellement intégrée dans les outils de planification. Les délégations techniques nationales ne reflètent pas la diversité des usagers de l’eau. Les mécanismes de consultation locale qui alimentent les décisions stratégiques ignorent largement les associations féminines et les groupements de femmes rurales, pourtant dépositaires d’un savoir pratique irremplaçable sur les usages, les tensions et les besoins réels.
Ce n’est pas une fatalité. La littérature de développement l’a démontré de façon convergente : lorsque les femmes participent sur un pied d’égalité aux décisions liées à l’eau, les services d’eau deviennent plus inclusifs, plus durables et plus efficaces. Au Sénégal, au Burkina Faso, en Éthiopie, les comités de gestion à parité féminine affichent de meilleurs taux d’entretien des forages, une tarification plus équitable et une couverture élargie vers les populations marginalisées. Ces résultats ne tombent pas du ciel. Ils sont le produit d’un investissement politique délibéré : renforcement des capacités des femmes, protection contre les représailles, création de conditions matérielles concrètes pour qu’elles puissent siéger et s’exprimer librement. Des conditions que ni le Cameroun, ni le Niger, ni le Tchad ne réunissent aujourd’hui de façon systématique.
Le droit international offre pourtant des leviers clairs. La résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies de 2015 sur le droit à l’eau et à l’assainissement appelle explicitement à promouvoir l’esprit d’initiative des femmes et leur participation pleine et effective à la gestion de l’eau. Les trois États riverains ont ratifié cette résolution. Mais la distance entre la signature et les réformes concrètes reste considérable, et aucun mécanisme de redevabilité sérieux ne permet aujourd’hui d’en mesurer l’effectivité à l’échelle du bassin. On en est encore au stade de la déclaration de bonne intention.
Ce que les acteurs du développement peuvent faire, s’ils décident vraiment de le faire
Parler de solutions dans un contexte aussi complexe implique d’accepter une chose : les réponses techniques sans transformation des rapports de pouvoir ne servent à rien. Un forage construit dans un village où les femmes n’ont pas voix au chapitre de sa gestion sera mal entretenu, mal utilisé, et tombera en panne. C’est une leçon que le secteur WASH a mis trop longtemps à intégrer, et que le bassin du lac Tchad paye encore cher aujourd’hui.
La première urgence est une cartographie genrée des usages de l’eau, réalisée avant tout projet d’infrastructure. Les études de faisabilité dans le bassin intègrent rarement une désagrégation fine par sexe, par âge et par statut. Une femme chef de ménage déplacée, une adolescente en cours de scolarité, une femme âgée en milieu rural : leurs besoins en eau ne sont pas les mêmes, leurs contraintes d’accès non plus. Cette différenciation n’est pas un luxe méthodologique. C’est la condition minimale pour que l’investissement WASH produise des résultats durables et équitables.
La deuxième piste est plus rarement évoquée : la féminisation des chaînes de maintenance des infrastructures hydrauliques. La défaillance des forages dans le bassin est en grande partie liée à l’absence de compétences locales en réparation. Former des femmes aux métiers de la réparation de pompes, de la chloration ou de la surveillance de la qualité de l’eau répond à un besoin technique réel, crée des emplois valorisants et ancre la durabilité des ouvrages dans les communautés. Des programmes de l’UNICEF et de l’IRC ont testé cette approche dans certaines zones du Sahel avec des résultats encourageants. Elle mériterait d’être systématiquement inscrite dans les cahiers des charges des projets financés par la Banque africaine de développement, l’Union africaine ou les coopérations bilatérales actives dans la région.
La troisième piste est aussi la plus difficile : réformer la gouvernance locale de l’eau pour que la représentation des femmes cesse d’être symbolique. Des quotas opposables, des mesures d’accompagnement réelles (frais de déplacement, garde d’enfants, formations adaptées), des mécanismes de protection contre les pressions des élites locales. Et surtout, un travail de transformation des normes auprès des hommes, chefs communautaires, autorités religieuses, élus locaux, sans lesquels aucune inclusion durable n’est possible. 14 % des pays dans le monde ne disposent toujours pas de mécanismes permettant une participation égalitaire des femmes à la gestion de l’eau. Dans le bassin du lac Tchad, ce chiffre prend des allures de programme d’action.
La Journée mondiale de l’eau 2026, dont le thème « L’eau, source d’égalité » résonne avec une acuité particulière dans cette région du monde, ne peut rester un exercice de communication institutionnelle. Elle devrait être saisie par les acteurs de terrain, associations de femmes, collectivités locales, organisations de la société civile, comme une fenêtre pour formuler des revendications précises, chiffrées, et adressées aux bonnes instances. Les données mondiales sont accablantes. Les réalités tchadiennes, camerounaises et nigériennes le sont davantage encore. Mais ce qui manque, ce n’est pas la connaissance du problème. C’est la volonté politique de le traiter sérieusement, avec les femmes, pas pour elles.
L’eau n’est pas qu’une ressource naturelle. Dans le bassin du lac Tchad, elle est un révélateur de la façon dont des sociétés entières choisissent de distribuer la charge, la peine et l’invisibilité. Changer cela, c’est un choix politique. Et ce choix se prend maintenant.
Baltazar ATANGANA
Spécialiste genre, inclusion et développement



