Pr. Paulin Melatagia Yonta : L’enjeu est de développer des IA pour nos langues
Enseignant chercheur au département d'informatique de la faculté des Sciences de l'Université de Yaoundé 1, Pr. Paulin Melatagia Yonta, par ailleurs, responsable scientifique de la deuxième édition de l’école Apprentissage Artificiel et Fouille de Données (I3AFD'2026) en cours, en précise les contours et les impacts à court, moyen et long terme. Selon le scientifique, qui soutient que des prototypes existent déjà, il sera bientôt possible de faire des recherches sur des applications dans nos langues africaines.
Quelles sont les objectifs de cette formation en langage simple ?
Nous sommes à une ère où le commun des mortels utilise les IA génératives. Lorsqu’on dit aujourd’hui ChatGPT, Meta-AI, Gemini, DeepSeek, je crois que tout le monde sait de quoi il s’agit, tout le monde l’utilise. Mais pour nous qui sommes informaticiens, au-delà de les utiliser, il faut être capable de comprendre ce qui se cache derrière. Cela signifie comprendre comment on les a construits, et donc être nous-mêmes en capacité de construire ce type d’outils pour les besoins de notre société. L’objectif de cette école est de réunir pendant une quinzaine de jours, des experts dans le domaine de l’IA générative qui vont transmettre des compétences aux apprenants pour qu’ils puissent comprendre non seulement les fondamentaux de cet IA générative, de manière à être plus tard capables par eux-mêmes de créer ce type d’outils.
Dans les termes de référence, une expression attire l’attention: «langues peu dotées». De quoi s’agit-il?
Aujourd’hui, si vous utilisez Meta-AI, DeepSeek, ou Gemini, en général vous leur posez des questions en français ou en anglais. Or, en Afrique, nous avons plus de 3000 langues. Au Cameroun, nous en avons plus de 200. Pourquoi le cultivateur qui se trouve dans son village à l’Extrême-Nord ne pourrait pas également utiliser ChatGPT en lui posant des questions dans sa propre langue ? C’est tout l’enjeu pour nous de développer des IA pour nos langues. Or, nos langues sont dites «peu dotées» parce qu’il n’y a pas suffisamment de données numériques dans nos langues. Or, pour que l’IA fonctionne bien, il faut qu’il y ait beaucoup de données. D’où la nécessité pour nous de travailler sur le petit volume de données, mais pour être capables de créer des IA génératives.
Quel est le profil des apprenants de cette Ecole?
Nous avons fait un appel à candidature qui couvrait l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest. Nous avons demandé aux étudiants de niveau Master 2 et aux doctorants de candidater. Nous avons eu à peu près une centaine de candidatures venant de plusieurs pays, de plusieurs universités au Cameroun. Sur la base d’un certain nombre de critères, nous avons dû retenir 40. Sur les 40 apprenants, nous avons des étudiants en informatique de manière générale venant par exemple des facultés de sciences. Nous avons des étudiants venant des écoles polytechniques. Nous avons des étudiants venant des Instituts de statistiques. Nous avons des doctorants, etc. Donc, il s’agit principalement d’informaticiens et de statisticiens qui travaillent dans le domaine de l’IA.
Que leur recommandez-vous afin qu’ils puissent profitablement bénéficier de cette formation ?

C’est une école. Ce n’est pas une conférence. Dans une école, il y a des enseignants qui dispensent des cours. Il y a des apprenants qui vont discuter avec ces enseignants. Tout au long de cette école, nous aurons quatre grosses activités. D’abord les cours magistraux, les travaux pratiques. Il y aura beaucoup de pratiques pour pouvoir manipuler. On aura également des conférences qui vont être données par des experts de leur domaine. Mais surtout, on aura des projets. Ce qui signifie que pendant les deux semaines, les étudiants, dès cette première journée, auront des projets. Et ils vont devoir dérouler des projets pendant les deux semaines de manière à présenter des résultats concrets à la fin de la formation. La recommandation principale, c’est d’abord d’interagir de manière importante avec les formateurs tout au long de la formation. Et après la formation, de continuer avec les outils, de continuer avec les projets qu’on leur a donnés et qu’ils pourront peut-être maturer pour avoir de vraies applications.
Qu’est-ce que cette formation va apporter au public, à la population de façon plus large?
L’une des contributions de cette Ecole serait que dans un an voire dans quelques mois, on voit émerger des entreprises camerounaises, sénégalaises, béninoises, ou du Burkina, qui créent des IA qui servent à résoudre des problèmes locaux. Par exemple, une IA qui permet à un agriculteur dans son village de poser des questions sur à quel moment il doit planter. D’avoir une IA qui permet à une maman qui se trouve dans son village de demander dans sa langue à l’IA quel médicament prendre pour telle ou telle pathologie. D’avoir des startups en Afrique qui créent des IA qui vous permettent, étant dans votre salon par exemple, de demander à écouter une musique qui traite d’un sujet XYZ dans votre langue et que cette musique-là soit jouée. C’est tout notre espoir, pouvoir permettre à des gens de créer ce type d’application.
N’est-ce pas un projet un peu ambitieux ?
Ce n’est pas ambitieux, c’est possible. Et on a déjà des prototypes de ce genre. Il faut simplement qu’on ait plus de personnes qui maîtrisent les outils pour pouvoir le faire.
Réalisée par
Nadège Christelle BOWA



