WINs Cameroon: Comment un réseau de femmes met le genre au cœur de la lutte contre les maladies tropicales négligées
Les maladies tropicales négligées( MTN) frappent en priorité les communautés les plus vulnérables, et au sein de ces communautés, elles s'acharnent sur les femmes et les filles avec une constance que les politiques publiques peinent encore à traduire en actes. WINs, réseau camerounais «Women in Neglected Tropical Diseases » présidé par la professeure Émilienne Epée, a choisi d'en faire un enjeu politique à part entière. C'est ce que donne à lire dans cette analyse Baltazar ATANGANA, expert en genre, inclusion et développement, à partir d'une pratique ancrée dans l'analyse genrée des systèmes de santé et des projets de développement en Afrique.
Des pathologies qui portent l’empreinte du genre
Il y a dans l’appellation même de « maladies tropicales négligées » une ironie amère. Négligées, ces maladies le sont doublement quand on les croise avec la variable du genre. Sur le milliard trois cents millions de personnes que l’Organisation mondiale de la santé estimait encore exposées à au moins une de ces vingt et une pathologies en 2021, les femmes et les filles représentent une majorité silencieuse dont la surexposition ne se réduit pas à une simple arithmétique épidémiologique. La feuille de route de l’OMS pour les maladies tropicales négligées 2021-2030 le reconnaît explicitement, sans pour autant que cette reconnaissance soit toujours traduite en ressources à la hauteur des besoins.
La filariose lymphatique illustre ce point avec une clarté brutale. La femme porteuse des vers Wuchereria bancrofti ou Brugia malayi subit les stigmates physiques de la maladie, notamment l’éléphantiasis, avec des conséquences sociales qui débordent largement le cadre médical. Elle est exposée au rejet conjugal, à l’exclusion communautaire, à la perte de ses revenus et à la restriction de sa mobilité. Des études menées dans des contextes aussi différents que le Bangladesh, le Ghana ou le Cameroun montrent que ces femmes internalisent une honte qui les éloigne des centres de santé et compromet l’efficacité des programmes de distribution de médicaments. La fistule obstétricale, intégrée depuis 2017 dans la liste des priorités de la lutte contre les MTN, suit une logique similaire. Elle est la cicatrice d’un accouchement sans assistance qualifiée, mais elle porte aussi le poids d’une exclusion sociale qui peut durer des années.
Le trachome est peut-être l’exemple le plus documenté du déterminisme de genre dans les MTN. Les femmes contractent cette infection bactérienne à Chlamydia trachomatis deux à trois fois plus souvent que les hommes, selon les données de l’Alliance mondiale pour l’élimination du trachome. La raison en est structurelle plutôt que biologique. La femme est celle qui s’occupe des enfants malades, qui les porte, les nettoie, les console. Ce faisant, elle s’expose à un contact répété avec les sécrétions oculaires infectées. Ce soin invisible, non rémunéré, fondamentalement genré, est aussi un vecteur de transmission que les programmes d’intervention sous-estiment encore trop souvent.
Ce que révèle une lecture attentive de la littérature sur le genre et les MTN, c’est que les femmes ne sont pas seulement plus exposées à ces maladies. Elles sont aussi moins bien servies par les ripostes qui leur sont opposées. Les essais cliniques ont longtemps sous-représenté les femmes en âge de procréer, avec pour justification une prudence pharmacologique qui s’est muée en exclusion systémique. Les agents de santé communautaires, majoritairement masculins dans de nombreux contextes sahéliens et équatoriaux, peinent à atteindre les femmes les plus vulnérables, celles qui ne fréquentent pas les espaces publics mixtes et qui n’accèdent aux soins que si elles y sont accompagnées. Une analyse publiée dans PLOS Neglected Tropical Diseases a mis en évidence que les taux de participation féminine aux programmes de chimioprévention de masse peuvent chuter de trente à quarante points de pourcentage lorsque les modalités de distribution n’ont pas intégré de protocoles sensibles au genre.
La professeure Émilienne Epée, ou l’intelligence d’un leadership ancré dans le réel
Il faut une certaine forme de courage pour nommer ce que tout le monde voit mais que peu d’institutions veulent inscrire dans leurs priorités budgétaires. La professeure Émilienne Epée, chef du service des Maladies Tropicales Négligées au Ministère de la Santé du Cameroun, présidente de WINs, est de celles qui ont choisi de ne pas attendre que les systèmes bougent d’eux-mêmes. Son engagement scientifique a pris racine dans une double conviction. Les maladies qui affectent les populations les plus marginalisées méritent une science de premier rang. Et cette science perd une part décisive de son potentiel transformateur quand elle est conduite sans les femmes, pour les femmes, au lieu de l’être avec elles et par elles.
Son parcours ne se résume pas à une trajectoire académique linéaire. Spécialisée en chirurgie oculaire, elle a construit sa réputation scientifique autour de l’onchocercose et du trachome, deux pathologies qui défigurent et aveuglent des millions de personnes dans les zones les plus reculées d’Afrique subsaharienne. Elle a publié avec une régularité que peu de chercheurs africains atteignent dans un contexte structurellement défavorable à la production scientifique continentale, et elle a formé une génération de praticiens camerounais capables d’intervenir sur des pathologies pour lesquelles le pays ne disposait jusqu’alors que d’une capacité opératoire très limitée. Ce travail de terrain, invisible dans les classements universitaires internationaux, est pourtant celui qui a posé les bases de sa légitimité à porter une parole politique sur ce que la santé mondiale fait et ne fait pas pour les femmes.
C’est dans son rôle à la tête de WINs que son influence prend peut-être toute sa mesure. Lancé officiellement le 7 avril 2024 à Yaoundé, à l’occasion de la Journée mondiale de la santé, le réseau Women in Neglected Tropical Diseases n’est pas une organisation de plus dans un paysage déjà encombré. C’est un espace de production de connaissances, d’influence politique et de mentorat professionnel qui repose sur un postulat simple mais révolutionnaire dans son domaine. Si les femmes et les filles portent une part disproportionnée du fardeau des MTN, alors les femmes doivent aussi être présentes en nombre significatif aux postes de décision, de recherche et de mise en œuvre des programmes qui leur sont destinés. Non pas par souci de représentation symbolique, mais parce que l’inclusion des femmes dans ces processus améliore considérablement les résultats sanitaires, renforce l’acceptabilité communautaire des interventions et accroît l’efficience globale des systèmes de santé.
Cette conviction est étayée par un corpus croissant de données empiriques. Une recherche publiée dans The Lancet a établi que les systèmes de santé dotés d’une plus grande proportion de femmes aux postes de leadership affichent de meilleures performances sur des indicateurs essentiels tels que la couverture vaccinale, la mortalité maternelle et l’accès aux soins prénatals. Dans le champ spécifique des MTN, les évaluations de programmes menés au Nigeria, en Éthiopie et au Bangladesh confirment que l’implication des femmes dans la conception et le suivi des interventions augmente significativement les taux de participation communautaire. Ces résultats ne sont pas des coïncidences. Ils sont le produit d’une logique que WINs s’emploie à systématiser et à diffuser.
La professeure Epée porte ce message dans les enceintes internationales avec une efficacité que ses pairs reconnaissent sans ambiguïté. Membre de groupes consultatifs techniques de l’OMS, partenaire de programmes coordonnés par des institutions de financement majeures de la santé mondiale, figure régulière des fora où se dessinent les priorités de la recherche et du financement, elle a construit au fil des années une présence qui dépasse largement les frontières du Cameroun. Sa capacité à articuler le plaidoyer politique et la rigueur scientifique fait d’elle un modèle de ce que l’on appelle désormais le leadership transformationnel, celui qui ne se contente pas de gérer des ressources mais qui reconfigure les cadres de pensée dans lesquels ces ressources sont allouées.
Il y a aussi, dans le fait qu’une femme africaine préside un réseau sur une thématique aussi stratégique, une dimension symbolique qui n’est pas sans conséquences pratiques. Dans un domaine où les femmes chercheurs du Sud global peinent encore à obtenir des financements compétitifs, à publier dans les grandes revues ou à être invitées aux tables où se discutent les priorités de la santé mondiale, la trajectoire d’Émilienne Epée est un argument concret contre le fatalisme. Elle montre que l’excellence et l’engagement peuvent s’imposer, même dans un système qui n’a pas toujours été conçu pour les accueillir.
Vers une gouvernance sanitaire qui ne laisse plus personne de côté
Ce que WINs construit patiemment, au fil de ses publications, de ses plaidoyers et de ses programmes de mentorat, est quelque chose d’essentiel que beaucoup de grandes institutions peinent encore à saisir. La santé n’est pas une variable neutre. Elle est produite, distribuée et vécue différemment selon le genre, selon la classe sociale, selon l’appartenance ethnique, selon le lieu de résidence et selon l’âge. Une politique de santé qui fait l’impasse sur ces intersections ne rate pas seulement une opportunité d’équité. Elle rate aussi une opportunité d’efficacité, et c’est peut-être cet argument pragmatique qui a le plus de chances d’être entendu dans les couloirs des ministères et des agences de financement.
WINs ne se cantonne pas au discours. Sa dimension opérationnelle le confirme. La Fondation espagnole ASNEVAD a financé un projet dont le lancement s’est tenu en avril 2026 à Bertoua 1er, dans la région de l’Est du Cameroun. Cette initiative, portée par WINs sur le terrain, constitue une démonstration concrète du principe fondateur du réseau. Sensibiliser les femmes aux MTN, les former à les reconnaître, les outiller pour qu’elles deviennent actrices de leur propre prise en charge sanitaire et non plus seulement bénéficiaires passives de programmes pensés sans elles. Ce projet s’inscrit dans une logique de renforcement des capacités communautaires qui fait de l’inclusion des femmes non une fin en soi mais un levier d’efficacité sanitaire durable. Il illustre ce que WINs cherche à démontrer à grande échelle, que là où les femmes sont pleinement intégrées à la réponse contre les MTN, les programmes fonctionnent mieux, s’ancrent plus profondément et durent plus longtemps.
Le premier obstacle structurel à surmonter reste celui des données. On ne peut agir efficacement sur ce qu’on ne mesure pas. Or les systèmes d’information sanitaire dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne ne désagrègent pas encore systématiquement les informations par sexe, par âge et par localisation. L’OMS a accompli des progrès notables dans ce domaine depuis l’adoption de son cadre d’action mondial sur le genre, l’équité et les droits de l’homme, mais la mise en oeuvre au niveau des systèmes nationaux reste hétérogène et dépend souvent de la volonté politique des équipes dirigeantes locales. WINs milite pour que chaque programme de lutte contre les MTN intègre dès sa conception un protocole de collecte de données désagrégées, non comme une exigence bureaucratique supplémentaire mais comme une condition épistémologique de sa pertinence.
Le deuxième obstacle est celui des financements. Les programmes de lutte contre les MTN ont longtemps été conçus comme des initiatives techniques de distribution de médicaments, financées sur des cycles courts et évaluées sur des indicateurs de couverture plutôt que sur des indicateurs d’impact à long terme. Cette logique ne crée pas les conditions dans lesquelles les questions de genre peuvent être sérieusement investiguées et adressées. Elle tend au contraire à les marginaliser comme des préoccupations secondaires. Ce renversement de hiérarchie est au coeur de ce que WINs défend dans ses interactions avec les grandes structures de financement de la santé mondiale, de la Banque mondiale aux fondations philanthropiques en passant par les mécanismes bilatéraux d’aide au développement.
Le troisième obstacle, peut-être le plus profond, est celui des représentations. Dans de nombreux contextes culturels où sévissent les MTN, les normes de genre limitent l’autonomie des femmes en matière de santé. Une femme ne consulte pas un médecin sans l’accord de son mari dans certaines communautés rurales. Une jeune fille ne reçoit pas le traitement préventif de la bilharziose si elle n’est pas scolarisée, et elle n’est pas scolarisée si ses parents ont dû choisir entre elle et son frère. Ces réalités ne sont pas des accidents culturels. Elles sont le produit de structures sociales que les programmes de santé publique ne peuvent pas contourner sans se condamner à une efficacité partielle. Les travaux de l’Institut tropical et de santé publique suisse sur les déterminants sociaux des MTN confirment que les interventions qui ignorent ces structures de pouvoir ont des taux de succès systématiquement inférieurs à celles qui les intègrent dans leur logique d’action.
Notre expérience dans le suivi et l’évaluation sensibles au genre de programmes et projets de santé à travers le Cameroun nous autorise à affirmer cela avec quelque chose de plus qu’une conviction théorique. C’est le cas notamment de notre intervention récente auprès du projet d’hygiène menstruelle mené par Good Neighbors à Méhé, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, où les dynamiques de genre conditionnent de façon décisive l’accès des femmes et des filles aux ressources élémentaires de santé. Ce terrain nous a permis de constater, une fois de plus, que là où la composante genre est pensée en amont de la mise en oeuvre, là où des espaces de parole et de décision sont créés pour les femmes au coeur même du dispositif programmatique, les résultats sont non seulement meilleurs mais aussi plus durables. L’hygiène menstruelle n’est pas une question de confort. C’est une question de dignité, de scolarisation et d’autonomie économique. Traiter ce sujet sans une approche genre robuste, c’est produire des interventions qui s’évaporent dès que le financeur se retire.
Ce que WINs apporte à ce débat, et ce que la professeure Epée incarne de manière singulière, est une approche qui refuse de séparer l’analyse des systèmes de santé de l’analyse des systèmes sociaux dans lesquels ils opèrent. Cette lecture systémique et intégrée permet de penser les problèmes de santé comme des problèmes de gouvernance, de droits et de développement, et non comme de simples déficits techniques à combler par des distributions de médicaments ou des campagnes d’information. Elle ouvre la voie à des programmes plus complexes, certes, mais aussi beaucoup plus robustes dans leurs effets.
L’ambition de WINs est à la mesure de l’urgence. La feuille de route de l’OMS à l’horizon 2030 vise à éliminer ou à maîtriser vingt MTN dans cent pays. Atteindre cet objectif sans avoir résolu les inégalités de genre qui structurent l’exposition, l’accès aux soins et la capacité de guérison des populations touchées serait non seulement une erreur stratégique majeure. Ce serait aussi une injustice supplémentaire commise au nom d’une science qui se voudrait universelle mais qui continuerait, en réalité, de laisser les plus vulnérables derrière elle. Le réseau WINs, avec à sa tête Émilienne Epée, dit exactement le contraire. Il dit que la science peut être à la hauteur de ses ambitions déclarées, mais à condition d’avoir le courage d’aller chercher ceux et celles que les systèmes ordinaires ne trouvent pas. Ce courage-là, dans le domaine de la santé mondiale, est peut-être la compétence la plus rare et la plus nécessaire.
Baltazar ATANGANA
Expert genre, inclusion et développement
noahatango@yahoo.ca



