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Cameroun: Piégées entre deux barrages, des populations réclament réparations

Laissés pour compte, ces riverains du fleuve Sanaga, exigent la réalisation d’un Audit environnemental et social (AES)qui, réalisé après la construction des barrages, va permettre de réduire les impacts socio-économiques des barrages de Natchigal (en amont) et de Lom Pangar (en aval) sur leur quotidien. Porté par Dynamique Participative Pour le Développement Local (Dypadel) et Synergie Locale d’Appui au Développement (Sylad), le contenu de leur plaidoyer a été présenté au cours d’une conférence de presse à Yaoundé.

Sa vie est désormais marquée au fer au rouge par le décès de ces petits-fils, un événement tragique qu’il attribue à la mauvaise gestion du barrage de Lom Pangar. Pêcheur au village Nangmana, André Ndombe commandait une équipe de 12 personnes. Mais la rareté du poisson a disloqué son business. « On avait même instauré une cotisation qui nous aidait à résoudre nos problèmes. A partir du moment où Lom Pangar s’est installé, tout a durci au point où je n’ai plus aucun gars. D’abord, moi-même, je n’ai plus le courage de me diriger à l’eau. Tu vas perdre ton temps à l’eau, toute la nuit, et quelque soit le matériel utilisé. Tu n’auras même pas ta ration », affirme ce septuagénaire qui a perdu  bien plus qu’une activité génératrice de revenu, depuis la mise en service du barrage de Lom Pangar en 2017. « L‘extraction de sable est une bonne activité. Mais avec l’installation du barrage de Lom Pangar, la Sanaga est devenue très instable à cause des perturbations liées aux montées d’eau. Cela a énormément perturbé notre secteur d’activité. On est obligé d’aller dans des zones très reculées pour extraire le sable. C’est très risqué, mais nous restons. Il faut vivre », confie Nelson Zanga, Gérant de carrière de sable.

Conçu pour renforcer la capacité énergétique du Cameroun, le barrage de Lom Pangar a plongé plusieurs villages (Mengué, Mekone III, Ekone, Badja, Nangmana, Ngoney, Bifogo, Bakeng, Ndokoa, Mbandjock et Megangmé) dans une précarité croissante, alertent de concert, Dynamique Participative Pour le Développement Local (Dypadel) et (Synergie Locale d’Appui au Développement (Sylad) dans un rapport de missions menées en 2025. Selon les responsables de ces organisations, dans le département de la Haute Sanaga, de milliers d’habitants riverains du fleuve Sanaga, situés en aval du barrage de Lom Pangar, font face à une détérioration alarmante de leurs conditions de vie et à une violation progressive de leurs droits socio-économiques fondamentaux. Les variations imprévisibles du régime hydrologique du fleuve ont décimé leurs activités d’antan. Comme conséquences, l’on note : La réduction drastique des zones de pêche due à la montée des eaux ; La diminution de la fertilité des sols liée à l’inondation progressive de plusieurs hectares de terres agricoles.

Conséquences d’une étude d’impact environnemental bâclée

Mais aussi, des difficultés d’accès aux sites sacrés et aux espaces culturels, essentiels pour la cohésion sociale ; La dégradation des infrastructures locales (sources d’eau) provoquée par les changements environnementaux ; La perte des moyens de subsistance et l’augmentation de la vulnérabilité économique des ménages. Pour ces communautés, dont certains membres étaient présents à la conférence de presse organisée le vendredi 13 mars 2026 à Yaoundé, par Dypadel et Sylad pour porter leur plaidoyer à l’attention des pouvoirs publics et bailleurs de fonds, les promesses de développement se sont transformées en un lourd fardeau. Fortement dépendantes des cycles naturels du fleuve pour l’agriculture, la pêche, l’extraction du sable, la collecte de produits forestiers non ligneux et l’accès à l’eau, ces communautés subissent de plein fouet les conséquences imprévues d’une gestion hydrologique qui ignore leurs modes de vie traditionnels.

Comme le relève Willy Djanang, Expert environnementaliste au cours de sa présentation du rapport de conclusions du mécanisme de traitement des plaintes de la Banque Européenne d’Investissement sur le barrage hydroélectrique de Lom Pangar, coincés entre deux barrages, leurs villages n’ont pas bénéficié des études d’impacts environnementaux et socio-économiques menées par Electricity Developement Corporation (EDC), entreprise exploitante. Le rapport suscité qui reconnaît comme «fondé», cette allégation entre autres, exige «la finalisation par EDC de l’analyse des impacts environnementaux et sociaux à l’aval du barrage de Lom Pangar». précisant que: «Le rapport d’analyse des impacts doit répondre aux attentes suivantes : (i) Couvrir la zone située à l’aval du barrage de Lom Pangar et à l’amont du barrage de Nachtigal et l’ensemble des impacts environnementaux et sociaux doivent être convenablement identifiés et analysés pour cette zone et (ii) Intégrer un processus d’engagement des parties prenantes suffisant dans le cadre de l’analyse des impacts aval et lors de la finalisation et de la publication de l’étude d’impact correspondante».

Les bailleurs de fonds interpellés

Le plaidoyer des populations se veut une interpellation en direction des bailleurs de fonds pour les amener à engager une contre-expertise qui rendent compte des impacts désastreux sur la nature et les humains; Apporter des solutions pour la conversion économique des riverains et suivre de manière indépendante, les études d’impacts environnementaux dans le futur. «Nos droits sont bafoués. Pour quelles raisons, les bailleurs de fonds (la Banque mondiale, la Banque Européenne d’investissement, l’Agence française de Développement, la Banque Africaine de Développement), laissent-ils des milliers de personnes sombrer dans la pauvreté et l’indignité humaine sans suivre leurs investissements », interrogent ces riverains oubliés qui souhaitent qu’un programme avec des projets concrets de reconversion soit mis en place et piloté par le Sylad; qu’un pont soit construit sur la Sanaga dans la Haute-Sanaga. «Il était intéressant et nécessaire de présenter ces résultats à la presse afin que ces cris des populations soient écoutés et que leurs doléances soient prises en compte par les parties prenantes de ce projet, à l’instar de EDC, qui est le maître d’ouvrage», explique Narcisse Aristide Atchomi du Dypadel au terme de la conférence.

Nadège Christelle BOWA

 

REACTIONS

André Ndombe, pêcheur

J’ai perdu mes deux petits-fils à cause des erreurs de Lom Pangar

Je veux signaler un problème écœurant par rapport aux erreurs du barrage de Lom Pangar. Il y a trois mois, j’ai perdu mes deux petits-fils de 17 et 18 ans, à cause des mouvements de Lom Pangar. Ils sont allés jouer à la plage. La Sanaga a tari brutalement, les bancs de sable sont sortis. C’est rare de voir les bancs de sable avec les mouvements de l’eau. Le premier jour qu’ils sont allés jouer, tout s’est passé sans problème. Ils sont repartis jouer le lendemain. Mais, la Sanaga a commencé à monter sauvagement. Mes deux petits-fils étaient où le sable était ressorti. Comme le courant venait fort, ça les a bousculés, ils sont tombés dans les profondeurs. Ils étaient à six. Le plus grand a couru prendre la pirogue. Il a réussi à sortir quatre. Les deux autres sont restés. On a retrouvé le premier lendemain du côté Nanga Eboko, à 18 kilomètres où le courant l’avait entraîné. Et le deuxième, 12 jours plus tard, là même où il était tombé quand l’eau a de nouveau tari brusquement. Une branche avait accroché son habit. Mais comme l’eau montait fort, son frère ne l’a pas vu. Je ne sais pas quel genre de preuves les responsables de Lom Pangar veulent pour qu’on leur prouve que nous souffrons.

Elsa Nganang Mbatomé, Cultivatrice

Avoir des moyens qui nous permettent d’ouvrir d’autres horizons

Avant, la femme n’était pas obligée de faire un grand champ. La production était abondante et permettait de subvenir aux besoins de la famille. Lom Pangar a impacté nos cultures, étant donné qu’on cultive au bord de la Sanaga. Lorsqu’il y a des lâchers d’eau, nos cultures sont inondées et pourrissent. Au lieu d’une récolte abondante, nous sombrons dans la pauvreté. Ce que nous attendons, c’est d’avoir des moyens qui nous permettent d’ouvrir d’autres horizons, par exemple dans le petit commerce. Nos jeunes filles peuvent recevoir des formations, par exemple en pisciculture, élevage de la volaille. Pour leur permettre de subvenir aux besoins de la famille. Et pour celles qui ont des enfants, de les envoyer à l’école pour qu’ils ne soient pas des voleurs, des délinquants, des prostituées, etc.

Albert Ndjobang, Sylad

Nous tendons la main pour une assise

Le Sylad est la voix des sans-voix. Ou c’est une mauvaise mouche qui a piqué la Haute-Sanaga? Le Sylad n’y comprend rien. Aucune étude d’impact environnemental n’a été faite au niveau du corridor de la Haute-Sanaga. C’est cette étude que les bailleurs de fonds demandent. Le barrage est un bon projet, mais que le gouvernement écoute les populations qui souffrent. Nous tendons la main pour une assise afin de trouver une solution qui pourrait pallier le manque de cette étude. La situation peut être retournée. Mais l’étude est nécessaire.

Propos recueillis par

Nadège Christelle BOWA

 

 

 

 

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