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Afrique centrale : le financement de l’eau et la variable de genre

En 2026, l’Afrique place l’eau et l’assainissement au cœur de ses priorités et négocie des financements qui engageront les vingt prochaines années. Barbara Kévine Edong, spécialiste de la mobilisation des financements, et Baltazar ATANGANA, expert en genre et développement, posent une question simple : quelle place pour le genre dans ces accords ? Pas comme un principe de façade, mais comme un engagement concret et obligatoire.

La répartition sociale d’un déficit financier

Le constat chiffré est connu : le continent souffre d’un déficit annuel proche de 30 milliards de dollars dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, sur des besoins totaux d’infrastructures estimés entre 130 et 170 milliards de dollars par an pour l’ensemble du continent. Ce déficit a suffisamment pesé pour que l’Union africaine lui consacre en août 2025 un sommet entier, au Cap, sous présidence sud-africaine du G20 : 1 700 délégués, 38 ministres africains de l’eau, un portefeuille de 80 projets présentés par 38 pays pour une valeur d’environ 32 milliards de dollars, et des intentions d’investissement évaluées, prudemment, entre 10 et 12 milliards de dollars par an. L’année 2026 a ensuite été proclamée année africaine de l’eau et de l’assainissement, et la déclaration du Cap présentée en février 2026 à l’Assemblée des chefs d’État. Le cadre politique est donc posé, le financement partiellement amorcé, et les tours de table ouverts.

Ce déficit, pourtant, ne se répartit pas de manière neutre entre les usagers. En Afrique subsaharienne, 24 % seulement de la population dispose d’un accès à une source d’eau potable sûre, et là où ce service manque, la collecte reste presque toujours une affaire de femmes. L’analyse conjointe de l’OMS et de l’UNICEF consacrée aux inégalités de genre dans l’eau et l’assainissement l’établit sans ambiguïté : dans sept ménages sur dix non desservis, ce sont les femmes et les filles qui vont chercher l’eau, et les filles de moins de quinze ans y sont affectées près de deux fois plus souvent que les garçons du même âge.

Le temps que cela représente se mesure. La collecte prend en moyenne 33 minutes par jour en zone rurale subsaharienne, un chiffre qui grimpe nettement dans certains pays, jusqu’à 54 minutes quotidiennes au Malawi, contre 6 minutes pour les hommes. Agrégé, l’ordre de grandeur devient difficile à écarter d’un revers de main : dans les 53 pays pour lesquels des données existent, femmes et filles consacrent chaque jour 250 millions d’heures à la collecte de l’eau, soit trois fois plus que les hommes.

L’absence d’infrastructure ne pèse donc pas également sur tous les usagers : elle se traduit, pour une partie identifiable de la population, par des heures de travail non rémunéré, une disponibilité réduite pour une activité génératrice de revenus et une scolarisation retardée. Un déficit de financement de l’eau représente ainsi, sans que cela soit jamais chiffré dans les études de faisabilité, un déficit de temps pour les femmes : un coût économique réel, documenté, mais absent des tableaux de bord qui orientent les décisions d’investissement.

Ce que la déclaration du Cap dit — et ce qu’elle ne dit pas

Il vaut la peine de lire le texte adopté au Cap le 15 août 2025 pour ce qu’il est : un document de dix-sept engagements, qui fixent l’agenda d’investissement du secteur pour les cinq prochaines années. On y trouve la création d’un environnement favorable à l’investissement, la mobilisation de financements domestiques, le recours aux outils de dérisquage dans les zones rurales et péri-urbaines, l’appel à la réforme des institutions financières multilatérales, la mobilisation de capitaux concessionnels et catalytiques, la priorité donnée au bénéfice public et à l’appropriation locale. On n’y trouve, en revanche, aucun engagement relatif à l’égalité de genre : dans la déclaration du Cap, les femmes apparaissent une fois, dans la liste des catégories de participants présents dans la salle.

Ce constat n’est pas un procès d’intention. Il illustre exactement le mécanisme que connaissent les praticiens de la négociation : ce qui ne figure pas dans la liste des engagements ne figurera pas dans le cadre de redevabilité qui en découle, et ce qui ne figure pas dans le cadre de redevabilité ne se retrouvera pas dans les annexes des conventions signées ensuite. La chaîne est continue, du texte politique à la clause contractuelle, et elle se rompt toujours au même endroit.

L’architecture continentale n’ignore pourtant pas le sujet. Le programme AIP WACDEP-G, porté avec le Global Water Partnership, a précisément pour objet de faire en sorte que la préparation, la conception et la gouvernance des investissements hydrauliques résilients au climat servent l’égalité de genre ; il a été déployé à titre pilote dans plusieurs pays, dont la Zambie, l’Ouganda, le Bénin et la Tunisie. Mais cette coexistence dit tout du problème : le genre vit dans un programme parallèle, financé séparément, pendant que le texte qui oriente réellement les capitaux reste muet. Un programme d’accompagnement ne conditionne aucun décaissement.

Il existe pourtant un point d’entrée immédiat. Le suivi des 30 milliards annuels s’appuie désormais sur le tableau de bord des investissements dans l’eau (AIP-PIDA Water Investment Scorecard), devenu l’instrument de redevabilité de l’Union africaine, dont les résultats sont présentés en marge des sommets des chefs d’État. Y ajouter un seul indicateur, ventilé par sexe, portant sur les bénéficiaires et sur la gouvernance des services financés, ne coûterait presque rien et modifierait la nature de la conversation : ce qui entre dans un tableau de bord finit par entrer dans les termes de référence.

Un marqueur qui classe, mais qui n’oblige pas

Négocier un financement pour un réseau d’eau suppose de composer avec des exigences techniques précises : débit, pression, matériaux, délais de chantier, taux de rendement de réseau. La dimension genre, elle, reste rarement formulée avec la même précision, alors qu’un instrument existe pour la suivre : le marqueur genre du Comité d’aide au développement de l’OCDE. Ce marqueur classe chaque projet selon une échelle à trois niveaux : non ciblé, objectif significatif ou objectif principal. Le critère retenu pour distinguer les deux derniers mérite qu’on s’y arrête : un objectif n’est considéré comme « principal » que si le projet, en son absence, n’aurait tout simplement pas été conçu sous cette forme. À cette aune, la plupart des projets hydrauliques, même portés par des intentions sincères, se classent en « significatif » : l’égalité de genre y figure comme un objectif secondaire, et non comme ce qui détermine la conception de l’ouvrage.

Cette classification a une conséquence concrète sur le déroulement des négociations. Un projet hydraulique se prépare sur plusieurs mois, entre revues techniques, annexes budgétaires et conditions de décaissement. Le genre y figure le plus souvent dans un paragraphe transversal du document cadre, rarement dans les annexes qui fixent les indicateurs qu’un opérateur devra effectivement suivre et rapporter au bailleur une fois le chantier lancé. Cette différence de statut, entre ce qui est mentionné dans les intentions et ce qui est mesuré dans les obligations contractuelles, explique pourquoi des engagements par ailleurs sincères produisent des résultats difficiles à évaluer sous l’angle du genre, faute d’avoir été traduits en obligation de reporting dès la signature.

Il faut ajouter une limite rarement discutée : le marqueur est déclaratif et s’applique ex ante. Il enregistre l’intention du bailleur au moment de l’engagement, non le résultat constaté après la mise en service. Un projet peut donc être comptabilisé comme contribuant à l’égalité de genre sans qu’aucune donnée ne soit jamais collectée sur ce point une fois l’ouvrage en exploitation. Les volumes montrent d’ailleurs que la marge de progression est réelle : chez plusieurs bailleurs bilatéraux, la part des engagements qui visent l’égalité de genre approche désormais les deux tiers, mais une minorité seulement en fait un objectif principal plutôt que secondaire. L’intention figure de plus en plus dans les documents de cadrage, sans toujours se traduire par une clause vérifiable dans la convention elle-même. C’est précisément entre l’intention affichée par le bailleur et la clause effectivement signée que se joue, au quotidien, la négociation pour un opérateur du secteur de l’eau.

Ce qu’une négociation peut réellement contractualiser

Le paysage du financement à dimension genre s’est professionnalisé ces dernières années, sans que le secteur de l’eau en Afrique centrale en absorbe encore pleinement les outils. Le 2X Challenge, lancé par les institutions de financement du développement du G7 en 2018, visait initialement 3 milliards de dollars ; il en a mobilisé plus de 11 sur sa première période, 16,3 milliards sur la deuxième, et dépasse aujourd’hui 34 milliards de dollars cumulés. Sa troisième édition, dotée d’un objectif de 20 milliards de dollars entre 2024 et 2027, est pour la première fois ouverte aux investisseurs privés. Ses critères ont été alignés sur le marqueur de l’OCDE pour renforcer leur comparabilité.

Un tel cadre ne se contente pas de classer un projet après coup : il conditionne l’accès à certains guichets à des critères vérifiables dès la conception — part de femmes dans la gouvernance, part de femmes parmi les bénéficiaires directs, caractère explicitement ciblé d’un produit ou d’un service, socle minimal de standards environnementaux et sociaux. Longtemps réservé au capital-investissement, l’outil gagne l’infrastructure : le Private Infrastructure Development Group a rejoint le 2X Challenge en 2026, ce qui établit qu’un portefeuille d’infrastructures peut être qualifié selon ces critères. Rien, techniquement, n’en exclut un réseau d’eau potable.

Si l’instrument reste plus présent dans les portefeuilles privés et énergétiques que dans les financements publics d’eau potable en Afrique centrale, la raison tient moins à un manque d’intérêt des bailleurs qu’à un déficit d’ingénierie du côté de l’emprunteur. Construire un indicateur de genre vérifiable après la mise en service, plutôt que simplement déclaré à la signature, suppose une capacité de collecte de données que peu d’opérateurs publics de l’eau ont jusqu’ici budgétée dans leurs coûts de projet. C’est une ligne budgétaire modeste au regard du coût d’une station de traitement ou d’un linéaire de conduite ; c’est aussi la condition pour accéder à des guichets qui, eux, exigent la preuve. Les indicateurs liés au décaissement, que plusieurs bailleurs utilisent déjà pour conditionner le versement d’une tranche à l’atteinte d’un résultat technique, pourraient tout aussi bien porter sur un résultat de genre.

Trois clauses immédiatement négociables

1. Une enquête de référence genrée avant travaux. Documenter qui collecte l’eau dans la zone concernée, sur quelle distance et pour quel temps quotidien, et rendre ce constat opposable dans le choix du tracé et de l’emplacement des points de desserte, au même titre que la topographie ou la densité de population. Coût : une ligne d’étude, inscrite au budget projet.

2. Un seuil de représentation féminine en condition de décaissement. Les comités locaux qui gèrent les points d’eau après construction restent très majoritairement masculins, alors que ce sont les femmes qui signalent le plus souvent les pannes et négocient les horaires d’ouverture. Inscrire un seuil minimal comme condition de versement, et non comme recommandation en annexe.

3. Un indicateur de décaissement portant sur le temps de collecte. Nombre de femmes formées à la gestion des points d’eau, ou réduction effective du temps de collecte dans les ménages nouvellement raccordés, mesurée par une enquête de référence avant travaux puis une enquête de suivi après mise en service. Ce type de clause existe déjà pour des résultats purement techniques.

2026, une fenêtre qui ne se rouvrira pas de sitôt

Le calendrier, pour une fois, travaille en faveur de cette exigence. L’Union africaine a fait de 2026 son année thématique de l’eau et de l’assainissement. Le tableau de bord continental est devenu l’outil de redevabilité du fameux objectif de 30 milliards. La Conférence des Nations unies sur l’eau de 2026, co-organisée par les Émirats arabes unis et le Sénégal, doit intégrer la déclaration du Cap dans son processus préparatoire. Les prochains sommets africains sur l’investissement dans l’eau se tiendront tous les quatre ans. Autrement dit : les conventions qui seront signées dans les vingt-quatre prochains mois fixeront, pour une génération d’ouvrages, ce qui sera mesuré et ce qui ne le sera pas.

C’est une question de coût marginal. Inscrire une enquête de référence et un indicateur de décaissement dans une convention en cours de négociation représente une fraction négligeable du coût d’un projet. Réintroduire la même exigence cinq ans après la mise en service, sur un ouvrage déjà livré, un comité de gestion déjà constitué et un prêt déjà décaissé, relève au mieux de l’évaluation rétrospective, au pire de la reconstitution de données qui n’ont jamais été collectées. La différence entre les deux situations tient à quelques lignes, écrites au bon moment, dans le bon document.

Ces ajustements demandent surtout que les équipes techniques et les négociateurs de financement partagent, dès la phase de préparation, les mêmes questions sur qui bénéficie réellement d’un investissement hydraulique, et que ces questions survivent à la signature du contrat. Un investissement dans l’eau n’a jamais la même valeur selon qui, avant lui, en portait le manque. Dans un contexte de rareté du capital, c’est cette différence que les négociations de financement, en Afrique centrale comme ailleurs, gagnent à mesurer et à contractualiser plutôt qu’à supposer réglée par la seule existence d’un marqueur.

Barbara Kévine Edong, Spécialiste de la recherche des financements

et Baltazar ATANGANA, expert genre et développement.

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