Omer Agoligan: Le système semencier conventionnel est en train de tout détruire
«Un paysan qui perd sa semence...est un ouvrier agricole», affirme avec force Omer Agoligan, Coordinateur de l'Organisation des Ruraux pour une Agriculture Durable (ORAD), par ailleurs membre du Comité Ouest Africain des Semences Paysannes (COASP) et membre de l'AFSA, au cours d’une conférence pendant le Forum Social mondial 2026 à Cotonou. Ce paysan Béninois accuse les dirigeants africains de contraindre, à travers les lois nationales, les paysans à adopter le système semencier conventionnel. Il en dénonce les conséquences et propose des solutions qui prônent un retour aux sources.

Comment se porte la semence paysanne au Bénin?
La question des semences au Bénin n’est pas différente de celle dans les autres pays, parce que lorsque vous avez connu la colonisation, ce sont les maîtres du Nord qui dictent leurs lois. Ça veut dire que ce qui se passe au Nord, c’est ça que les gens transmettent aux pays du Sud. Donc les lois sur la semence, le contrôle de la semence par les lobbies industriels est reporté ici en Afrique. Les Africains ne connaissaient pas cela. Ce qui a fait que cela a perturbé le système semencier paysan qui existait. Vous savez, quand les gens parlent de leur culture, ils parlent de la gastronomie : la gastronomie japonaise, chinoise, française, mais c’est comme ça que chaque pays africain a sa gastronomie ! Normalement, ils font les mêmes choses. Mais l’industrie a voulu que ça soit le blé, le riz, le maïs que eux maîtrisent qui nourrissent le monde. Et c’est cela le problème réel, ici comme ailleurs. C’est le diagnostic général. Ça veut dire que c’est l’État qui, à travers ses lois, oblige les paysans à adopter le système semencier conventionnel. Et le système semencier paysan est diabolisé, et on ne veut même pas entendre parler de cela.
Quand vous dites « à travers ses lois », qu’est-ce que vous insinuez par là ?
Cela signifie que nos lois semencières sont calquées sur les lois des pays du Nord où le système semencier est dominé et maîtrisé par les industries semencières. Chaque pays a des lois semencières, où on vous dit que si votre semence n’est pas une semence venue de la recherche, base, pré-base ou bien semence certifiée, et qui respecte la loi DHS- Distincte, Homogène et Stable -, vous n’avez pas le droit de vendre cette semence. Et ce sont ces semences que les gens mettent en avant. Ils en produisent en abondance et les distribuent aux paysans. Cette distribution contribue à l’érosion de la biodiversité, à l’érosion des semences des paysans. Puisqu’un paysan qui va prendre un maïs qui vient de la recherche, il abandonne la variété de maïs que son grand-papa ou bien son papa lui a laissée. Et comme ça, la biodiversité est en train de partir : les variétés de mil, de sorgho, de riz, etc. Le système semencier conventionnel est en train de tout détruire.
Et comment est-ce que vous, au niveau paysan, vous vivez cette situation-là ?
Je veux parler globalement des paysans. Il y en a qui sont très contents du système semencier conventionnel parce qu’on leur a dit que ça produit beaucoup. Et encore, il faut accompagner ça des engrais chimiques, des pesticides… Pour ces derniers, ça produit bien, ils vendent. Mais ils ne sont pas conscients des conséquences. Mais il y a des paysans qui vivent cela très difficilement aujourd’hui puisque la guerre en Ukraine, en Iran fait que le prix de l’engrais a monté sensiblement et tout est devenu très cher. C’est maintenant que les gens prennent conscience que lorsque vous dépendez d’un système, vous ne pouvez pas être sûr de ce qui va vous arriver. Et nous, je reviens maintenant au travail que nous faisons depuis 17 ans, c’est de sensibiliser les gens à garder la semence qu’ils ont chez eux, parce qu’un paysan qui perd sa semence, n’est plus un paysan, c’est un ouvrier agricole. Il est chaque fois vulnérable, il ne peut pas être autonome vis-à-vis de son alimentation. Pour que l’Afrique soit vraiment indépendante du point de vue politique, il faut qu’elle soit indépendante vis-à-vis de son alimentation. C’est pourquoi nous parlons de la souveraineté alimentaire pour l’Afrique.
Qu’est-ce que vous proposez comme solutions à ces maux que vous décriez?
Les solutions sont sur deux axes. Premièrement, il faut amener nos camarades paysans à continuer de produire les variétés de semences qu’ils ont dans leurs mains. C’est très important! Il ne faut pas qu’on perde ce qu’on a aujourd’hui dans nos mains, ce que nos parents nous ont laissé. Les semences paysannes, on doit toujours les produire, de la terre aux greniers et des greniers à la terre. Le deuxième axe d’intervention, c’est de continuer le plaidoyer. — quand je dis plaidoyer, moi je mets ça entre griffes [Guillemets, Ndlr], ou bien faire la pression sur nos décideurs — Des fois même, les gens ne comprennent pas! Ils ne savent pas! Parce que ce qu’ils ont appris à l’école, ce que les conseillers techniques des ministères de l’Agriculture leur disent, c’est ce qu’ils prennent ! Et c’est ça que le conseiller a appris à l’université, il ne comprend pas qu’on peut faire l’agriculture autrement. Donc, il faut amener les décideurs à comprendre la situation et qu’ils sachent que la géopolitique mondiale est liée à la géopolitique alimentaire. Il faut qu’ils sachent aussi que les gens du Nord se fichent de nous ! Les gens peuvent mourir de faim…ce n’est pas leur problème. Donc, il faut qu’ils sachent que pour sauver leur peuple, ils doivent commencer par sauver les semences.
Au Cameroun, il a été créé un organisme qu’on appelle COAM pour certifier les produits agroécologiques. Quelle est la situation au niveau continental ?
Bon, au niveau du Bénin d’abord, certains produits sont certifiés, comme l’ananas qui est certifié par une certification par tierce. Ça veut dire que le certificateur vient de l’Europe ou bien d’ailleurs. Pour les semences conventionnelles, c’est l’État, à travers ces agents qui certifient. Pour les produits agroécologiques comme les semences paysannes, il n’y a pas de certification au Bénin. Mais il y a des structures qui pensent qu’il faut avoir une certification. Nous-mêmes au sein du Comité Ouest Africain, on pense qu’il faut une certification, mais certification interne, à l’instar du SPG, le Système Participatif de Garantie de certification interne, soit entre nous. Le certificateur ne viendra pas d’ailleurs. Parce qu’on veut montrer au consommateur que c’est un bon produit, c’est un produit où les gens n’ont pas triché, que ça soit un produit de consommation comme la semence. Donc la certification SPG est nécessaire pour qu’il y ait du sérieux et que la personne qui veut même acheter ta semence paysanne ou bien ton produit soit sûre que le produit est vraiment un produit bio. Mais la certification n’est pas encore généralisée.
Est-ce que c’est reconnu par l’État ?
Le SPG n’est pas reconnu par l’État. L’État reconnaît la certification qu’il propose. L’État même ne certifie pas non plus les produits bio. Pour l’ananas par exemple, l’agence certificateur vient d’ailleurs. Et peut-être associée aux agents du Bénin. Bon, maintenant pour les autres produits, c’est la certification SPG. Ça veut dire que ce sont les paysans eux-mêmes avec les consommateurs qui créent un comité de certification qui va dans les champs pour être sûr que le producteur a suivi les règles de production en agroécologie.
Nadège Christelle BOWA
De retour de Cotonou



