Yvan Lionnel Youmssi Eya: Il faut valoriser les innovations technologiques paysannes
Juriste et responsable de plaidoyer au Réseau des acteurs du développement durable (RADD), membre Convergence Globale des luttes pour les terres, l'eau, les semences et les forêts en Afrique centrale (CGTLE-AC), le Camerounais Yvan Lionnel Youmssi Eya recommande trois leviers à actionner autant par les États africains que les organisations de la société civile, pour sauver les semences paysannes.
Quand vous parlez d’innovations technologiques, de quoi est-il question?
Sans rentrer dans des définitions de dictionnaire, nous dirons que c’est toutes pratiques menées pour améliorer la façon dont on produit au niveau agricole. Cela inclut les manipulations génétiques, le séquençage numérique des semences et diverses techniques qui permettent de modifier les gènes des semences. Il y a par exemple la biosynthétique qui permet carrément de transformer une semence de telle sorte que vous pouvez avoir une orange qui a le goût du fruit de la passion ou de l’avocat. Donc il y a vraiment des recherches qui sont poussées dans ce domaine et c’est tous ces éléments qui font partie des innovations technologiques. Mais il faut le dire, il y a aussi les innovations technologiques, on l’a dit dans l’atelier, au niveau du paysan. Les paysans ont aussi des techniques qui sont moins visibles, moins nocives et qui gagneraient aussi à être valorisées au niveau de la communication sur les innovations technologiques.
Vous décriez une situation alarmante au sujet des semences paysannes...
Oui, alors la situation est alarmante mais elle n’est pas désespérée. Les semences paysannes ont connu une véritable érosion du fait du système semencier industriel qui veut avoir un monopole total, rendre les paysans complètement dépendants et même tuer la paysannerie. Maintenant, on se rend compte qu’on mange mal, on meurt beaucoup plus tôt et le sol, vu que les semences améliorées ont besoin de beaucoup de produits chimiques pour continuer à être produites, en réalité elles détruisent les sols. Donc on détruit nos sols et on va se retrouver dans une situation où on ne pourra plus manger. Face à cette situation, que faut-il faire ? En réalité, il est essentiel de s’organiser pour préserver, conserver les semences paysannes et c’est ce que les institutions au niveau international ont commencé à faire. Reconnaître les savoirs endogènes, reconnaître le droit des agriculteurs, ériger les droits des paysans en droits humains et au niveau national aussi, les lignes commencent à bouger. Au niveau de l’Union africaine, la déclaration de Kampala, dont on a appris aujourd’hui lors des échanges qu’il y a des évolutions allant dans le sens de la reconnaissance des systèmes semenciers paysans. Ces mouvements encourageants qui coïncident avec le travail que nous faisons sur le terrain, pourront permettre d’arriver à préserver la semence paysanne, à valoriser les systèmes semenciers paysans et veiller à ce que les paysans ne se sentent plus exclus, marginalisés et victimes d’un système.
Comment faire pour garder les semences paysannes saines ?
En réalité, cela passe par l’organisation. Le paysan seul ne peut pas tout maîtriser. Il a besoin de se constituer en organisation paysanne pour conserver, échanger, même commercialiser les semences. Parce que le paysan connaît la semence. Parfois nous on a l’habitude de dire que le chercheur, il y a le chercheur dans le laboratoire et il y a le paysan qui lui aussi est un chercheur, qui connaît très bien la semence paysanne et qui est en capacité de la protéger. C’est pour ça que toutes les actions sont centrées sur le paysan, qui part de ses pratiques l’agroécologie paysanne, la conservation à travers les cases communautaires de semences paysannes, les marchés locaux où on peut écouler les produits paysans, les foires de semences paysannes. Tous ces éléments sont des éléments de résistance qui permettent aux paysans de faire face à ces menaces qui les empêchent de pleinement bénéficier de leurs droits.
Au sujet de la transmission de savoir transgénérationnelle. Comment faites-vous pour intéresser les jeunes au niveau du Cameroun et au niveau de l’Afrique centrale puisqu’on parle aujourd’hui de convergence ?
Alors l’idée est très simple: l’éducation, la formation et la sensibilisation. L’éducation passe par un changement des mentalités dès la base. Nous préparons par exemple un bootcamp dans un institut agricole où on veut que les jeunes qui y sont formés apprennent comment produire grâce à l’agroécologie, grâce aux semences paysannes. Notre souhait est d’aller vraiment dès les plus petites classes en remontant jusqu’à l’université pour que les mentalités évoluent.
Il y a ensuite la sensibilisation. Il faut que les acteurs connaissent les enjeux, pourquoi c’est important, qu’ils soient capables de les relayer dans le cadre d’un plaidoyer. Et la formation aussi qui rejoint un peu l’éducation, c’est quand on est dans une perspective professionnelle, comment passer de l’agriculture intensive à l’agroécologie ? Il faut être formé. Donc nous proposons également des accompagnements, comment faire du compost naturel et des biopesticides. L’objectif est de constituer une jeunesse consciente, engagée et compétente pour pouvoir porter ces combats. Pour nous, il faut comprendre que nous sommes menacés mais ne jamais cesser de lutter.
Réalisée par
Nadège Christelle BOWA
à Cotonou



