OPINIONS

Cameroun : quand les mutations sociales fabriquent des meurtres dans les ménages !

En 2024, une femme mourait aux mains d’un proche toutes les dix minutes dans le monde. Le Cameroun n’échappe pas à cette réalité qui s’intensifie, et que l’irruption des réseaux sociaux et les logiques d’un capitalisme débridé alimentent d’une façon inédite. Comprendre ces féminicides et ces infanticides, c’est refuser de les réduire à des drames isolés et accepter de regarder en face les systèmes qui les produisent.

L’Afrique du sang et du silence

Il y a quelque chose d’obscène dans la régularité de ces chiffres. Selon le rapport conjoint de l’UNODC et d’ONU Femmes publié en novembre 2025, 83 000 femmes et filles ont été tuées intentionnellement à travers le monde en 2024. Parmi elles, 50 000 l’ont été par un partenaire intime ou un membre de leur famille, soit une toutes les dix minutes, 137 par jour. Ces chiffres, déjà insupportables, sont probablement sous-estimés. Car quatre féminicides sur dix ne sont pas identifiés comme tels, faute de données, faute d’enquête, faute de volonté.

L’Afrique porte le taux de féminicides le plus élevé au monde, avec 3 victimes pour 100 000 femmes, soit environ 22 600 mortes en 2024 selon ONU Info. Ce chiffre devrait provoquer des états généraux sur tout le continent. Il suscite surtout du silence. Un silence institutionnel, un silence culturel, un silence protégé par la conviction que ces violences appartiennent à la sphère privée et que l’on n’a pas à s’en mêler. Pendant ce temps, l’OMS confirmait en novembre 2025 que près d’une femme sur trois dans le monde, soit 840 millions de femmes, avait subi des violences conjugales ou sexuelles au cours de sa vie, un chiffre qui n’a presque pas bougé depuis 25 ans.

Le Cameroun illustre cette tendance avec une précision qui fait froid dans le dos. En 2024, 69 cas de féminicides y ont été recensés selon les données du ministère de la Femme et de la famille, contre 56 en 2023, soit une hausse de 23,2 % en un an. Dix nouvelles victimes ont été comptabilisées en janvier 2025 seulement par la plateforme Griote TV. Ces chiffres, déjà alarmants, demeurent sous-estimés comme le souligne le Bureau central des recensements et des études de population, qui pointe l’insuffisance des mécanismes de signalement. L’Institut national de la statistique camerounais établissait dès 2021 que 45,5 % des femmes interrogées avaient subi une forme de violence à un moment de leur vie. Le domicile n’est pas un refuge. C’est souvent le premier lieu de danger.

L’enfance comme nouveau champ de ruines

Ce qui s’est passé depuis 2024 au Cameroun dépasse le seul phénomène des féminicides. Une vague d’infanticides a commencé à secouer Yaoundé et Douala avec une régularité qui glace. Selon un récent reportage de KOACI, Mathis, six ans, a été tué par son voisin après une querelle banale dans la capitale. Divine Mbarga Atangana, onze ans, a été violée et assassinée dans son quartier par un visage familier du voisinage. Un nourrisson d’un an a été tué par son propre oncle à Douala dans le quartier Ndogpassi. Ces faits ne sont pas des accidents isolés. Ce sont les symptômes d’un tissu social qui se déchire.

La violence ne frappe plus seulement les femmes adultes. Elle dévore désormais les plus jeunes, ceux qui ne peuvent ni fuir ni crier assez fort. Ce glissement doit nous interpeller non comme juristes mais comme société tout entière. Car la protection de l’enfance et la protection des femmes sont deux versants du même combat, celui contre la toute-puissance de certains corps qui s’arrogent un droit de vie et de mort sur les autres. Quand on normalise la violence conjugale, on normalise aussi la violence sur l’enfant. Le féminicide et l’infanticide partagent le même terreau. Celui d’une culture où l’autre, surtout s’il est vulnérable, est perçu comme une propriété.

L’écran, ce nouveau théâtre de la domination

Beautiful Young Woman of African-American Ethnicity is Showing a Stop Sign During a Pandemic Time in a Public Park.

Il faut regarder ce qui s’est passé sur les plateformes numériques pour comprendre une dimension souvent négligée de cette violence. Une étude universitaire de 2024 a démontré qu’en créant des profils fictifs d’adolescents sur TikTok, le volume de contenus misogynes présentés sur leurs fils avait été multiplié par quatre en seulement cinq jours. La plateforme n’est pas un simple miroir de la société. Elle en amplifie activement les biais les plus dangereux. Si bien que la commission d’enquête parlementaire française sur les effets de TikTok a rendu un rapport en septembre 2025 mettant clairement en cause les algorithmes dans la diffusion de contenus aggravant les stéréotypes de genre, et que le ministère de l’Éducation nationale français a transmis un signalement au parquet de Paris en mars 2026.

Il y a aujourd’hui une tendance croissante aux pages de couple sur TikTok et Instagram, où deux partenaires partagent leur vie quotidienne pour gagner des abonnés et parfois monétiser leur relation. Ce que cela produit est subtil mais profond. Le couple devient un produit. La relation devient un contenu. Et dans ce processus, la femme est souvent mise en scène, filmée, exposée, parfois sous une pression douce qu’elle ne peut pas toujours nommer. Le voyeurisme du public crée une nouvelle forme de contrôle. La popularité du couple dépend des images de la femme. Son corps, ses expressions, ses moments d’intimité deviennent de la matière première pour l’attention collective. Quand la relation se dégrade ou prend fin, ce que ces femmes ont partagé reste en ligne, parfois réutilisé comme arme.

Le rapport ONU Femmes 2025 souligne explicitement que la cyberviolence, notamment la divulgation d’images intimes et les deepfakes, peut escalader vers des violences physiques et dans les cas les plus extrêmes contribuer au féminicide. Selon l’ONU, 73 % des femmes dans le monde ont déjà été confrontées à des formes de violence en ligne. Et 87 % des 18-24 ans déclarent en avoir subi une forme. La cyberviolence ne reste pas dans le cyberespace. Elle voyage, elle frappe, elle tue.

Ce que le marché a fait de l’intimité et du lien

Il faut maintenant nommer ce dont on ne parle jamais assez. L’hypercapitalisme contemporain a produit une marchandisation totale de l’existence, de l’image, du corps et du lien affectif. Tout se monétise, tout se quantifie, tout se note. Les applications de rencontre transforment la séduction en catalogue. Les réseaux sociaux transforment l’intimité en performance. Et dans cette économie de l’attention, les femmes payent un prix disproportionné. La valeur d’un être humain se mesure au nombre de vues, d’abonnés, de likes. La déshumanisation qui en résulte n’est pas neutre. Elle prépare le terrain à d’autres formes de déshumanisation, y compris les plus violentes.

L’autonomie économique des femmes reste profondément fragile dans la grande majorité des pays africains. En contexte de précarité structurelle, les femmes sont doublement piégées par la dépendance financière vis-à-vis du partenaire et par les normes culturelles qui font de cette dépendance une normalité voire une vertu. Selon une étude citée par Solidarité Femmes en 2024, 40 % des femmes en couple ne pourraient pas payer leur loyer seules si elles devaient quitter le domicile conjugal, et 44 % ne pourraient pas quitter le foyer sans une aide financière extérieure. Cette réalité, documentée en France, est exponentiellement plus aiguë dans des contextes comme celui du Cameroun où les filets de sécurité sociale sont quasi inexistants.

L’hypercapitalisme ne crée pas directement les féminicides. Mais il crée les conditions dans lesquelles ils prospèrent. Il fabrique des hommes dont la valeur propre est liée à leur domination économique, des femmes dont la survie dépend de leur soumission à un foyer, et une culture de compétition et de frustration où la violence devient un exutoire accessible. Les inégalités économiques de genre ne sont pas un détail de politique sociale. Elles sont l’infrastructure de la violence conjugale. ONU Femmes estimait en 2025 qu’investir dans les femmes pourrait ajouter 4 000 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici 2030 et 342 000 milliards d’ici 2050. Ce chiffre ne peut pas rester dans les rapports. Il doit entrer dans les débats politiques nationaux, y compris camerounais.

Le retour de bâton contre le féminisme

Middle eastern man physically abusing his wife on black background (this picture have been shot with a Hasselblad HD3 II 31 megapixels)

Il ne faut pas ignorer un phénomène paradoxal qui est au cœur de ce que j’observe dans mon travail. Plus le féminisme progresse et plus la résistance s’organise. La sociologue Mélissa Blais de l’Université du Québec observe que le masculinisme gagne du terrain chez les jeunes hommes précisément parce que le féminisme devient populaire. TikTok accélère cette polarisation. Le rapport 2025 du Haut Conseil à l’Égalité en France documente une polarisation croissante entre de jeunes femmes très informées qui revendiquent leur autonomie et de jeunes hommes qui perçoivent l’égalité comme une menace identitaire. En France, le Parquet national antiterroriste s’est même saisi en 2025 d’un projet d’attentat à motivation explicitement masculiniste contre des femmes dans un lycée. La haine des femmes peut être terroriste.

Cette polarisation n’est pas un phénomène franco-français. Elle traverse les sociétés africaines avec leurs propres codes, leurs propres référents culturels et leurs propres points de rupture. Au Cameroun, les hommes qui tuent leurs partenaires ne sont pas tous des monstres sortis de nulle part. Certains sont des hommes ordinaires, voisins, collègues, pères, qui n’ont jamais appris à gérer la frustration autrement que par la force, qui n’ont jamais été interrogés sur leur rapport à l’autre, qui ont grandi dans une culture où la virilité se mesure au contrôle exercé sur les femmes de leur entourage. Ce n’est pas une excuse. C’est un diagnostic. Et un diagnostic appelle un traitement.

Nommer pour changer

Je suis de ceux qui croient que nommer est un acte politique. Identifier  un féminicide comme un féminicide, et non un crime passionnel, c’est reconnaître qu’il n’y a rien de passionnel dans le meurtre systématique de femmes. Appeler un infanticide ce qu’il est, et non un drame familial, c’est refuser de minimiser la rupture du pacte fondamental de protection que toute société doit aux enfants.

Ce que nous devons réclamer au Cameroun, c’est d’abord une donnée fiable. Le Bucrep a raison de sonner l’alarme sur la sous-déclaration et l’insuffisance des outils de collecte. On ne peut pas combattre ce qu’on ne mesure pas. Ensuite vient la question judiciaire. Selon l’association Stop Féminicides 237, des crimes remontant à 2023 n’avaient toujours pas été jugés en 2024. L’impunité est un message envoyé aux agresseurs potentiels. Ce message dit qu’ils peuvent continuer.

Il faut aussi parler d’éducation, pas dans le sens abstrait du terme, mais d’une éducation affective et sexuelle réelle, intégrée dans les curricula scolaires, qui apprenne aux enfants à reconnaître les dynamiques de pouvoir, à nommer les violences, à comprendre le consentement. Il faut parler d’autonomie économique des femmes comme d’une priorité de développement et non comme d’un objectif secondaire. Et il faut, enfin, parler des plateformes numériques et exiger qu’elles rendent des comptes sur ce que leurs algorithmes fabriquent réellement dans les têtes et les foyers.

Le problème n’est ni camerounais ni africain. Il est universel dans ses causes profondes. Mais ses solutions doivent être ancrées dans nos réalités, nos lois, nos ressources, nos communautés. Ni la fatalité culturelle ni la modernité numérique ne sont des excuses acceptables. Il y a des décisions politiques à prendre, des budgets à allouer, des lois à voter et à appliquer. Tout commence par un choix collectif simple et difficile à la fois. Décider que la vie d’une femme, que la vie d’un enfant, vaut plus qu’un algorithme, qu’une tradition ou qu’un silence.

Baltazar ATANGANA

Gender Advisor

noahatango@yahoo.ca

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