Raphaël Meigno Bokagne: Présenter la spécificité de l’Afrique centrale et nouer des partenariats
Porte-parole de la Convergence Globale des luttes pour les terres, l'eau, les semences et les forêts en Afrique centrale (CGTLE-AC), présente l’intérêt de la caravane et la motivation de la participation de l’Afrique centrale au Forum Social Mondial 2026 à Cotonou au Bénin.
Quel est le contexte de création de la Convergence Afrique centrale?
Dans les dynamiques organisationnelles, l’Afrique centrale est toujours à la traîne. La Convergence Afrique centrale est appuyée par l’Afrique de l’Ouest dont la Convergence existe depuis plus longtemps. Laquelle a voulu démultiplier son mouvement au niveau de l’Afrique centrale. L’Afrique de l’Ouest qui est à sa cinquième participation au FSM, a voulu fêter cette édition en impliquant et en développant d’autres branches, notamment la branche de l’Afrique centrale. Et dans ce cadre spécifique, ce que les acteurs de la CGLTE, eux, promeuvent, c’est susciter l’implication des communautés paysannes dans la gestion des ressources naturelles de manière globale. Dans les pays, il y a déjà des dynamiques qui sont en voie de développement, des dynamiques basées sur l’agroécologie; sur le développement des intrants; le retour aux sources, le retour endogène; sur beaucoup plus d’équité en matière des politiques foncières, de l’eau, semencières, notamment des semences paysannes.
Ces politiques sont développées. Mais en Afrique centrale, les dynamiques sont encore éparses. Il fallait mettre en commun ces dynamiques autour de la Cglte-Ac.
C’est cette mise en commun qui nous a amené à aussi constituer une caravane qui est le grand moyen d’intervention de la Cglte. Donc la caravane, pour nous, est un moyen pour faciliter les connexions entre les peuples d’Afrique centrale et aussi la sensibilisation de ces communautés à la base pour pouvoir les amener non seulement à connaître l’importance de leur implication dans la gestion des ressources naturelles, mais aussi pratiquer davantage l’agroécologie et aussi toutes les politiques de résilience climatique pour pouvoir bloquer ou apaiser les effets négatifs des changements climatiques dans notre sous-région.
Qu’est-ce que la Convergence compte faire pour faire entendre la voix de l’Afrique centrale sur les questions spécifiques concernant cette sous-région ?
Le bassin du Congo est le deuxième poumon écologique du monde, après l’Amazonie. On a ce devoir au niveau de l’Afrique centrale, de faire en sorte que les communautés prennent conscience et travaillent effectivement pour la résilience climatique dans la sous-région. Et aussi, il y a des politiques qui sont prises au niveau sous-régional, mais qui sont difficilement implémentées. Donc la Cglte-Ac entend être ce lien entre les politiques et les communautés à la base. Il faut dire que toutes nos communautés travaillent sur ces thématiques dans tous les pays. Il faudrait que les pays avancent dans la même direction. Nous voulons harmoniser, coordonner, conduire le processus, pour que l’Afrique centrale parle d’une seule voix et que les paysans trouvent à la CGLTE ce groupe stratégique qui va les accompagner pour mener à bien le plaidoyer. L’exemple est celui de Ngodi Bakoko (Douala), qui travaille autour des mangroves. Vous allez observer que ce sont les communautés qui sont au-devant des changements climatiques. C’est elles qui détruisent, mais c’est aussi elles qui luttent pour la préservation de ces ressources fauniques, floristiques. L’écosystème de la mangrove est un écosystème qui est très important pour l’équilibre au niveau local. C’est un point que nous avons voulu prendre au niveau de l’Afrique centrale, pour montrer que si elle disparaît aujourd’hui, beaucoup de vies vont disparaître, des ressources vont disparaître. Même sur le plan socio-culturel des réalités vont disparaître. Il faut faire prendre conscience aux communautés, et susciter leur implication pour la préservation et la mise en œuvre des décisions qui sont prises au niveau international. Et au niveau du Forum social mondial, il sera question pour nous de démontrer que nous avons cette capacité pour que les partenaires nous fassent confiance, et pour que nous puissions aisément accompagner les communautés pour lesquelles nous luttons. Il y a des organisations qui travaillent depuis plus d’une cinquantaine d’années dans l’agroécologie et dans plusieurs aspects du développement rural.
On parle aussi d’accaparements de terres, de l’exploitation minière, de construction des barrages, de la pollution des fleuves du bassin du Congo. Quelles sont pour vous les deux urgences que vous voulez mettre sur la table internationale au Bénin ?
La première urgence est la prise en compte des communautés locales dans la conception même de ces différents projets. Parce que vous savez, les terres, c’est les paysans qui y vivent depuis des années. C’est eux qui les cultivent et qui les protègent. Il serait aberrant aujourd’hui que des grands projets soient formulés en mettant de côté ces paysans qui ont toujours contribué à la protection et même à la mise en valeur de ces espaces-là. Donc ces projets, on voudrait qu’ils intègrent davantage les intérêts de ces groupes communautaires et que ces groupes communautaires ne soient pas seulement consultés, mais qu’ils soient des parties prenantes. Et aussi que leurs contributions soient reconnues. Si on prend par exemple la semence paysanne, ce sont eux qui protègent la semence et qui la préservent. Mais aujourd’hui, avec les lois de l’UPOV [Union internationale pour la protection des obtentions végétales, Ndlr] et les lois semencières, les semences locales ne sont pas autorisées à la commercialisation. Jusqu’à présent, elles ne sont qu’autorisées à un partage interne. Et pourtant, ce sont des ressources génétiques importantes pour la production et qui contribuent à la sécurité alimentaire des communautés.

Sur la question foncière, il faut dire que telle qu’elle est conçue aujourd’hui, surtout quand on prend les acquisitions à large échelle, ces acquisitions passent par des pratiques up-down. Donc, ce sont les États, les politiques qui prennent les décisions, qui viennent brutalement s’appliquer au niveau des communautés qui ne sont pas suffisamment impliquées dans le processus. On pense qu’il faut, dans cette logique d’acquisition des terres, parce que l’agroécologie, les pratiques durables sont pratiquées sur la terre, principal substrat. Si ces communautés n’ont pas accès à la terre ou alors, si elles ont un accès in-sécurisé à la terre, cela n’augure pas d’une durabilité dans la gestion de ces espaces et même dans les politiques qui sont en train d’être mises en place par les différents États. Aussi pour limiter les conflits, il est important que les communautés soient impliquées. Voilà globalement le travail pour lequel nous souhaitons intervenir pour le bien-être des communautés et le bien-être de nos populations en général, le bien-être de nos États respectifs.
En rapport avec le thème, quelles alternatives la Convergence propose-t-elle aux communautés de l’Afrique centrale pour défendre la terre, sans l’opposer au développement ?
Les alternatives sont nombreuses. Les premières alternatives, c’est d’abord essayer d’identifier, parce qu’il y a les communautés qui ont un savoir-faire, qui ont un savoir-être, donc il faut les identifications géographiques par rapport aux différentes productions et savoir-faire des communautés. Par exemple, aujourd’hui au Cameroun, nous avons entendu parler du poivre de Pendja, il faut que partout où, les communautés ont démontré un savoir-faire, que cela puisse être reconnu, qu’un système soit mis en place au niveau de l’Afrique, même au niveau de la sous-région, pour que les productions locales aient une référence géographique. C’est très important. Si cela est fait, ça va participer à la reconnaissance économique des communautés, et à la prise en compte même de leurs zones géographiques par rapport à leurs spécificités.
Donc, les zones de mangrove, les zones de pêche, les zones de forêt, les zones de savane, les zones qui sont un peu fertiles, pourront être valorisées au profit de ces communautés-là de manière globale. Cela peut être quelque chose de bien. Une fois que cela est fait, on pense aussi qu’il y a d’autres formes de certification qui peuvent aussi être adoptées au niveau sous-régional, comme les systèmes participatifs de garantie, qui peuvent être démultipliées au niveau local, pour que les produits des zones du bassin du Congo soient identifiés et reconnus, facilement identifiables et facilement échangeables à un prix rémunérateur qui permette aux acteurs de vivre adéquatement de leurs activités socio-économiques. Parce que la finalité aussi, c’est d’améliorer les conditions de vie de ces populations qui ont opté pour cette agriculture de subsistance pour pouvoir s’en sortir. Et aussi au niveau des politiques de manière globale. Parce que toutes les politiques qui sont menées aujourd’hui de manière globale, sont des politiques qui sont tournées vers l’industrialisation, vers les pratiques à large échelle. Mais ce qu’on oublie aussi, c’est que c’est cette agriculture paysanne qui nous a toujours nourries. Donc il faudrait que ces politiques prennent ancrage sur les réalités des communautés paysannes, pour pouvoir aussi les développer. Parce que sinon, on développe l’industrialisation et on met de côté une bonne frange de la communauté, de la population qui a toujours oeuvré pour le développement socio-économique des communautés. Or, ce sont à 80% ceux qui sont responsables des productions alimentaires, qui sont responsables de la sécurité alimentaire de nos différents pays dans lesquels nous sommes.
Pour terminer, on a bien conscience que le Forum cherche davantage les solutions que les dénonciations. Aussi, comment tisser les alliances avec les jeunes, les femmes et le groupe autochtone, que ce soit au Bénin, au Cameroun ou ailleurs ?
Voilà pourquoi nous partons participer au Forum Social Mondial à Cotonou. Le Forum Social Mondial, c’est l’opportunité de permettre aux paysans du monde entier, aux partenaires, tous ceux qui accompagnent les dynamiques paysannes, de se retrouver et de trouver les moyens de mieux se mettre ensemble pour accompagner le développement dans nos différentes sous-régions. La Cgtle-AC a mobilisé les communautés pour pouvoir aussi profiter de cette opportunité. Ce sera l’occasion de nouer des partenariats, de construire des réseautages pour que la cause paysanne, la cause rurale soit mieux entendue, soit mieux développée, pour harmoniser même la vision de manière globale, d’abord au niveau des sous-régions et aussi par rapport aux différents écosystèmes qui meublent nos différents pays de l’Afrique centrale. Nous allons présenter la spécificité de l’Afrique centrale au Forum Social Mondial, présenter les problèmes rencontrés au niveau de l’Afrique centrale et essayer d’obtenir des partenariats avec des partenaires techniques et financiers pour pouvoir mieux accompagner les dynamiques que nous nous conduisons déjà.
Réalisée par
Nadège Christelle BOWA
À Douala



