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Observatoires du genre en Afrique de l’Ouest et du Centre: L’ambition institutionnelle contre l’inertie budgétaire

Trente ans après Pékin, la région a fini par se doter d'un outil que la doctrine internationale réclamait depuis longtemps, des structures étatiques chargées d'observer, de mesurer et d'alerter sur les inégalités entre les sexes. L'étude régionale publiée par le Bureau régional d'ONU Femmes pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre en septembre 2025, réalisée par Claudy Vouhé avec l'unité de statistiques de genre, dresse le bilan de douze observatoires créés dans autant de pays, dont neuf réellement actifs. Le document ne se contente pas de cataloguer ces dispositifs. Il pose une question plus dérangeante, celle de savoir si l'architecture juridique que les États ont bâtie pour eux ne porte pas, dès l'origine, les germes de leur propre neutralisation.

Une fondation par décret, un mandat sous condition

Le premier constat de l’étude tient à la nature même de l’acte fondateur. Sur les douze observatoires recensés, seuls ceux du Gabon et, indirectement, de la République centrafricaine s’adossent à une loi. Tous les autres reposent sur un décret, c’est-à-dire sur un instrument que le pouvoir exécutif peut modifier ou abroger sans passer par le débat parlementaire. La Mauritanie illustre ce risque de façon presque clinique, puisqu’un changement de texte y a fait disparaître la mention d’« autorité indépendante » au profit d’une simple « autonomie administrative et financière », formule plus prudente et surtout plus réversible. Cette fragilité n’est pas un détail technique. Elle façonne tout ce qui suit, car un organisme dont l’existence dépend d’un trait de plume ministériel négocie en position de faiblesse chaque demande de moyens, chaque publication sensible, chaque velléité de critique.

Vient ensuite la question de la tutelle, qui occupe une place centrale dans l’étude et révèle une contradiction structurelle. Les observatoires réclament presque unanimement un rattachement à la Présidence ou à la Primature, jugé seul capable de leur donner l’autorité nécessaire pour interpeller les ministères sectoriels. Mais quand ce rattachement existe, comme au Sénégal ou au Niger, les observatoires rapportent des délais de réaction interminables et des publications bloquées, faute de moyens de pression réels sur une hiérarchie déjà surchargée. À l’inverse, le rattachement au ministère chargé du genre, souvent perçu comme dégradant, fonctionne raisonnablement au Bénin et au Cap-Vert, précisément parce que ce ministère y assume pleinement son rôle d’ensemblier. L’étude en tire une leçon plus fine que la simple hiérarchie des tutelles, à savoir que l’enjeu véritable est moins le rang protocolaire de l’autorité de rattachement que le degré réel d’autonomie de gestion qu’elle consent à céder.

Cette observation recoupe un constat plus ancien de la littérature sur les mécanismes nationaux pour la promotion des femmes. Dans le volume qu’elle a dirigé pour la division des Nations Unies chargée de ces questions, la politiste Shirin Rai montrait déjà que le positionnement protocolaire d’un mécanisme national compte moins que les ressources et l’autonomie de gestion réellement consenties, un enseignement des années 2000 que les décrets ouest et centrafricains semblent redécouvrir un par un. Le positionnement institutionnel, aussi soigné soit-il sur le papier, ne produit rien sans cette seconde condition.

Le paradoxe d’une autonomie financée de l’extérieur

Le deuxième axe de l’étude touche aux ressources, et c’est sans doute là que le décalage entre le discours institutionnel et la réalité opérationnelle se mesure le plus crûment. Les décrets promettent presque tous une autonomie financière. Dans la pratique, les dotations de l’État transitent souvent par le ministère de tutelle, servent en priorité à couvrir les salaires et les jetons de présence des instances de gouvernance, et arrivent avec retard quand elles arrivent. Le Tchad en offre l’exemple le plus net, avec un budget engagé au Trésor public mais jamais décaissé. Le Bénin, à l’inverse, se distingue par une gestion plus directe de certaines lignes budgétaires, ce qui explique en partie pourquoi son observatoire, l’OFFE, apparaît parmi les plus opérationnels de la région.

Ce sous-financement chronique pousse mécaniquement les observatoires vers les partenaires techniques et financiers. L’étude avance un chiffre saisissant, celui de l’OFFE béninois, dont 90 à 95 % des activités seraient financées par ces partenaires extérieurs. Un observatoire censé incarner la capacité de l’État à produire une expertise souveraine sur ses propres inégalités devient, par la force des choses, un instrument largement financé et parfois orienté par des bailleurs étrangers. Cette dépendance n’est pas seulement financière, elle est aussi méthodologique, dans la mesure où les appuis extérieurs prennent le plus souvent la forme d’ateliers, de formations ou d’équipements ponctuels, rarement d’un soutien pérenne aux fonctions de base que sont la gouvernance, la production régulière de données ou la communication institutionnelle. Les observatoires les mieux installés parviennent à transformer cette dépendance en levier, en présentant des agendas de recherche structurés aux bailleurs. Les plus jeunes, en revanche, se retrouvent à quémander des financements au coup par coup, ce qui les empêche précisément de construire la crédibilité nécessaire pour attirer un financement plus stable. Le cercle est vicieux et l’étude le nomme sans détour, une franchise assez rare dans ce type de production institutionnelle.

Un autre point mérite d’être relevé, celui de la parité elle-même, absente ou quasi absente des textes fondateurs de ces observatoires. Seule la Mauritanie impose légalement une présidence féminine. Dans plusieurs pays, les conseils d’administration se retrouvent composés presque exclusivement d’hommes, les ministères ayant tendance à y déléguer leurs cadres les plus élevés en grade, majoritairement masculins. L’ironie n’échappe à personne, celle d’un dispositif conçu pour documenter les inégalités de genre et qui, dans sa propre gouvernance, en reproduit certains des mécanismes les plus classiques.

Une pertinence incontestée, une viabilité encore à construire

L’étude conclut son raisonnement par un exercice d’évaluation en six questions, calqué sur les critères d’évaluation de l’OCDE, pertinence, cohérence, efficacité, efficience, impact, viabilité, et cette grille de lecture est probablement sa contribution la plus utile. Sur la pertinence, la réponse est un oui sans ambiguïté, tant les besoins en données désagrégées par sexe restent criants dans une région où les inégalités se maintiennent voire se creusent. Sur la cohérence, la réponse se nuance déjà, certains dispositifs comme celui du Cap-Vert, intégré à l’Institut capverdien pour l’égalité et l’équité de genre, affichant une articulation limpide avec le système statistique national, tandis que d’autres, au Sénégal ou en Côte d’Ivoire, se retrouvent en concurrence larvée avec les directions ministérielles censées être leurs partenaires naturels.

Sur l’efficacité et l’efficience, le constat devient plus sévère, avec des équipes techniques réduites à deux ou cinq personnes dans plusieurs pays, des antennes régionales prévues par les textes mais jamais activées, et des plans stratégiques qui, à l’exception notable de celui du Niger, peinent à distinguer les résultats attendus de la simple liste d’activités menées. C’est la dernière question, celle de la viabilité, qui condense le mieux la tension de fond révélée par l’ensemble du rapport. La réponse de l’étude est sans détour, à savoir pas encore. Un dispositif peut être parfaitement justifié dans son principe et rester, dans les faits, suspendu à la survie politique de sa personne dirigeante ou au bon vouloir d’un ministère des Finances. L’étude le montre à travers l’exemple sénégalais, où les instances de gouvernance de l’Observatoire national de la parité sont restées dix ans sans renouvellement malgré un mandat quinquennal inscrit dans le décret, une usure institutionnelle qui touche jusqu’aux dispositifs les plus anciens et les mieux dotés de la région.

Ce constat gagne à être mis en perspective avec une expérience plus ancienne, celle de l’Observatoire de l’égalité de genre pour l’Amérique latine et les Caraïbes, créé en 2007 par la CEPALC à la demande des gouvernements réunis à Quito. Ce dispositif régional, hébergé par une commission économique des Nations Unies plutôt que logé dans un ministère national, a précisément échappé à l’écueil qui frappe la plupart des observatoires ouest et centrafricains, celui de dépendre pour son budget et sa légitimité d’un exécutif national susceptible de changer d’avis. L’écart entre les deux modèles suggère que l’ancrage régional, mutualisé entre plusieurs États et adossé à une institution technique permanente, protège mieux la fonction d’observation que l’ancrage national isolé, aussi bien intentionné soit-il au moment de sa création.

Ce que suggère finalement cette étude, au-delà de son inventaire minutieux, c’est que la génération d’observatoires nés dans le sillage de Pékin se trouve désormais à un moment charnière. Les plus anciens ont dix ou vingt ans, un âge suffisant pour avoir accumulé une expertise réelle, mais aussi pour avoir épuisé le crédit politique initial qui accompagne toute création institutionnelle. Les recommandations formulées, ancrage juridique renforcé, agendas de recherche structurés, coordination accrue entre bailleurs, s’adressent moins à des structures naissantes qu’à des institutions arrivées à un âge où l’improvisation n’est plus permise. La vraie question posée par ce rapport est de savoir si les États de la région sont prêts à transformer des dispositifs qu’ils ont eux-mêmes créés en véritables autorités statistiques et politiques, ou s’ils préfèrent les maintenir dans cet entre-deux confortable où l’existence légale suffit à afficher une conformité aux engagements internationaux, sans jamais leur donner les moyens de la contredire.

Baltazar ATANGANA, Gender Advisor/ Policy Analyst

noahatango@yahoo.ca

Étude complète disponible sur data.unwomen.org.

 

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