Akom ll: Les sages-femmes autochtones, gardiennes de la vie et des savoirs
Les festivités de la 32ᵉ Journée internationale des Peuples autochtones, célébrée le 9 août dernier dans le campement des Bagyeli du département de l’Océan, dans la région du Sud, ont mis en lumière ces femmes. Actrices essentielles de la préservation de la vie, elles ont présenté leur savoir-faire et dénoncé les barrières de la marginalisation. Une initiative soutenue et portée par l’organisation Green Development Advocates (GDA).

Des gouttes de rosée scintillent encore sur les brins d’herbes. De part et d’autre, des cases en matériaux provisoires aux toitures de paille. Des palmes dressées et plantées ça et là annoncent la fête de la 32e Journée internationale des Peuples autochtones chez les Bagyeli dans l’arrondissement d’Akom ll. Dans la cour, des sages-femmes autochtones de Nyabitandé, fières, esquissent des pas de danse traditionnelle, ce 09 août. L’ambiance monte d’un cran avant le lancement officiel des activités marquant cette célébration de la 32ᵉ Journée internationale des Peuples autochtones dans cette localité de l’arrondissement d’Akom II.
C’est la première fois que le Peuple autochtones de Nyabitandé, composé de 10 villages de l’arrondissement d’Akom II, célèbre la 32e Journée internationale à lui dédiée. Une initiative de l’organisation de la société civile Green Development Advocates saluée par les autorités administratives et municipales. » C’est une belle dynamique pour rassembler les communautés, renforcer les liens et faciliter la cohabitation », soulignent-t-elles.
Les sages-femmes autochtones à l’honneur
Au cœur des activités, les sages-femmes autochtones de Nyabitandé ont mis en avant leur savoir-faire : danses traditionnelles Bagyeli et expositions d’objets sculptés à la main avec des matériaux issus de la forêt. Après un court trajet, toute la délégation s’ installe dans la forêt de Nyabitandé, au campement « Akok Vouta » des Bagyeli, siège des festivités de la journée. Là encore, danses et chants se succédent et prennent de l’ampleur en présence du sous-préfet de l’arrondissement d’Akom II, Alain Avélé Ambassa, d’Elise Mballa Meka, maire de la commune, et d’autres personnalités. Tous sont accueillis dans un décor traditionnel.
Placée sous le thème « Honorer les sages-femmes autochtones, préserver la vie et le bien-être », cette 32ᵉ journée a permis aux sages-femmes traditionnelles Bagyeli d’exposer leurs pratiques médicinales et de partager leur expérience, les secrets de l’ accouchement traditionnel. Puisque, la naissance est un événement à la fois biologique, social, culturel et spirituel. Selon GDA, des sages-femmes autochtones sont considérées comme gardiennes de la vie, dépositaires des savoirs médicinaux et actrices de la transmission culturelle. « L’accouchement traditionnel suit un processus contrôlé. Il peut commencer dès les premiers mois de grossesse ou à 8 mois. Nous le faisons gratuitement. Nous utilisons uniquement des écorces et des herbes issues de la forêt. Nous les faisons boire aux femmes enceintes durant la grossesse. Lorsque le travail commence, nous nous servons des écorces pour finaliser le processus d’accouchement. C’est un héritage de nos parents », explique Marguerite Engono, sage-femme traditionnelle Bagyeli.
Des pratiques jugées risquées par le maire. Prenant la parole, Elise Mballa Meka a appelé les sages-femmes à la prudence, alors que les forêts font face aux défis de la pollution. « Les pratiques ancestrales lors des accouchements traditionnels n’excluent pas le recours à la médecine moderne : consultations prénatales, stérilisation du matériel. Les pratiques traditionnelles doivent être compatibles avec celles de la médecine moderne », a-t-elle souligné, avant d’inviter les Peuples autochtones à se soumettre aux processus d’identification. Occsion pour elle d’annoncer la distribution de kits sanitaires et de chèques santé aux sages-femmes autochtones. Des actes de naissance ont été remis au peuple Bagyeli.
Problématiques d’accès aux infrastructures
Cette rencontre initiée par GDA a été l’occasion pour le peuple Bagyeli de lancer un plaidoyer aux autorités pour l’accès aux infrastructures sanitaires et scolaires, et pour briser les barrières de la marginalisation et de la stigmatisation. « Pourquoi ne bénéficions-nous pas des mêmes chances que les autres communautés ? Nos enfants doivent aller à l’école et travailler dans les entreprises. Pourquoi l’État ne nous considère-t-il pas aussi comme des êtres humains ? », se sont-ils indignés.
La question foncière était également au cœur des échanges. Sans accès sécurisé à leurs territoires, les Peuples autochtones voient leurs moyens de subsistance se fragiliser et leurs savoirs traditionnels perdre leur cadre naturel d’expression. Face à ces inquiétudes exprimées par les Bagyeli, pris en étau entre Ebolowa et Kribi, les autorités administratives et municipales ont annoncé des mesures fortes pour construire un arrondissement plus inclusif et permettre aux Peuples autochtones de s’épanouir.
Ekane Kwelle Ngome, Green Development Advocates
« Les sages-femmes sont indispensables pour les communautés autochtones »
L’objectif de la rencontre est de réunir les Peuples autochtones pour discuter de leurs problèmes quotidiens, promouvoir leurs cultures et leur savoir-faire, qui sont en voie de disparition. Le thème de cette année, arrêté par les Nations Unies, met en lumière le rôle des sages-femmes autochtones dans les communautés. Elles sont indispensables : elles préservent la vie et les cultures. Au-delà de cette journée, nous constatons avec les Nations Unies que les Peuples autochtones au Cameroun sont encore marginalisés. Avec le nouvel ordre mondial, l’accès aux forêts devient difficile pour eux. Nous regrettons que le cadre juridique ne prenne pas suffisamment en compte les Peuples autochtones. Nous souhaitons que les pouvoirs publics le révisent. Nous savons qu’un projet est en cours. Le phénomène de la consommation abusive de drogues et d’alcool par les Peuples autochtones est aussi une grande préoccupation. Cette journée n’est pas seulement une célébration. Nous les accompagnons sur plusieurs plans, notamment sur les problèmes fonciers.
Préservation
La forêt, une pharmacie à ciel ouvert
Au Cameroun, la célébration de la 32ème Journée internationale des Peuples autochtones organisée par l’organisation de la société civile Green Development Advocates ( GDA) met en lumière les réalités des Bagyeli, Baka, Bedzang et Mbororo, confrontés à de nombreux défis sociaux, fonciers et culturels.
Pour les peuples autochtones, la forêt ne représente pas uniquement une source de revenus ou de ressources naturelles. La question foncière apparaît dès lors comme un enjeu central. Selon Green Development Advocates (GDA) au Cameroun, les Bagyeli, Baka, Bedzang et Mbororo sont également confrontés à un accès encore limité à certains services sociaux de base, notamment la santé et l’éducation.
Leur participation au processus de décision demeure par ailleurs insuffisante. Ces difficultés nourrissent les appels en faveur d’une meilleure prise en compte de leurs droits collectifs et de leur participation effective aux politiques publiques. Le discours prononcé par Ekane Kwelle Ngome, le responsable de GDA, à l’occasion de cette journée insiste ainsi sur la nécessité de dépasser la simple reconnaissance de l’existence des Peuples autochtones. Il appelle à une meilleure sécurisation de leurs droits fonciers, à la protection des forêts et des ressources naturelles. Mais aussi à une participation accrue des communautés dans les décisions qui affectent leur avenir.
Au cœur de ces préoccupations de GDA figure également la transmission des langues et des savoirs traditionnels. Dans les communautés autochtones, les connaissances se transmettent par les récits, les chants, les cérémonies, l’observation et la pratique quotidienne. La langue constitue le principal vecteur de cette transmission. Sa disparition entraînerait donc une perte bien plus importante qu’un simple outil de communication. Elle emporterait avec elle des connaissances liées à la médecine traditionnelle, à la biodiversité, à la spiritualité et à la compréhension de l’environnement.
Les savoirs traditionnels des Peuples autochtones sont ainsi appelés à dialoguer avec les connaissances scientifiques modernes plutôt qu’à être opposés à celles-ci. La pratique de l’accouchement traditionnel, lorsqu’elle est documentée et encadrée de manière appropriée, peut constituer un patrimoine important pour la recherche et la santé communautaire. Cette complémentarité est particulièrement pertinente dans les zones où l’accès aux structures sanitaires modernes reste difficile.
Faire des communautés des partenaires
La célébration de cette 32ᵉ Journée internationale des Peuples autochtones se veut donc également un appel à l’action. Les organisations de la société civile sont invitées à poursuivre leurs actions de plaidoyer, de documentation des savoirs et de renforcement des capacités. Les chercheurs sont appelés à développer des partenariats respectueux avec les communautés, notamment dans la sauvegarde des connaissances traditionnelles. Les collectivités territoriales et les autorités traditionnelles ont, elles aussi, un rôle à jouer dans la création d’espaces permettant aux peuples autochtones de participer aux décisions locales. L’État, pour sa part, est appelé à renforcer les mécanismes existants, à améliorer l’accès aux services sociaux et à consolider la reconnaissance juridique et politique des droits des Peuples autochtones. Au-delà des discours, l’enjeu est de transformer la reconnaissance en actions concrètes.
Protéger les sages-femmes autochtones revient à protéger les savoirs qu’elles portent. Préserver ces savoirs suppose de protéger les territoires et les forêts dans lesquels ils ont pris racine. En cette Journée internationale, le message est donc clair : chaque enfant accueilli représente une promesse d’avenir ; chaque savoir transmis constitue un héritage et chaque langue sauvegardée contribue à maintenir une culture vivante. Rendre hommage aux sages-femmes autochtones, c’est finalement reconnaître leur contribution à la santé, à la cohésion sociale et à la préservation de la biodiversité. C’est aussi rappeler qu’un Cameroun plus inclusif et durable ne pourra se construire sans les peuples autochtones et sans la valorisation de leurs connaissances et de leurs droits.
Jean ATEBA ONGUENE, de retour d’Akom II
« Les sages-femmes sont indispensables pour les communautés autochtones »


