Cotonou 2026: Quelle place pour les femmes, les filles et les communautés marginalisées au Forum social mondial ?
Du 4 au 8 août 2026, Cotonou accueille la 17e édition du Forum social mondial, dix ans après Tunis et le grand retour de ce rendez-vous mondial de la société civile sur le continent africain. Cinquante mille personnes dont une délégation de la Convergence globale des luttes pour la terre et l’eau en Afrique centrale (Cglte-Ac) et de l’Ouest (Cglte-AO) sont attendues dans la capitale économique béninoise pour débattre de justice sociale, de dette, de climat et de droits humains. Derrière l'ampleur de l'événement, une question mérite d'être posée avec la même exigence, celle de la place réellement laissée aux femmes, aux filles et aux communautés marginalisées dans les débats, les instances et les décisions du forum.

Un retour en Afrique de l’Ouest qui n’a rien d’un hasard
Le choix de Cotonou n’est pas seulement géographique. Le forum s’inscrit dans les dynamiques de lutte propres à l’Afrique de l’Ouest, marquées par l’accaparement des terres, l’extractivisme minier et les effets déjà visibles du dérèglement climatique sur les économies paysannes. Ces luttes concernent au premier chef les femmes rurales, souvent en première ligne de l’exploitation agricole familiale mais rarement propriétaires des terres qu’elles cultivent, une situation largement documentée en Afrique de l’Ouest où l’accès des femmes au foncier reste conditionné par les régimes coutumiers et les lignages. Le programme du forum affiche d’ailleurs un axe consacré à la justice sociale et aux droits humains, qui convoque explicitement l’égalité de genre aux côtés de la lutte contre les discriminations.
Le choix du Bénin s’appuie aussi sur un argument culturel et historique porté par les organisateurs eux-mêmes, qui rappellent que le pays fut le territoire de l’ancien royaume du Dahomey, berceau des Agojiés, ces régiments de guerrières qui ont marqué l’histoire militaire précoloniale. Cette référence, mobilisée dans la communication officielle du forum, donne une coloration symbolique forte à l’édition 2026. Elle ne dispense toutefois pas d’interroger ce que la présence de femmes et de communautés marginalisées signifiera concrètement une fois les tentes montées, entre la répartition des prises de parole dans les plénières et la composition des instances qui porteront les conclusions du forum après Cotonou.
Sur le terrain, plusieurs réseaux régionaux de défense des droits fonciers rappellent que les femmes ouest-africaines cultivent une large part des terres vivrières sans en détenir formellement les titres, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux vagues d’accaparement qui accompagnent les grands projets agro-industriels et extractifs. Ce sujet figure d’ailleurs parmi les priorités portées par les réseaux paysans et féministes réunis dans une déclaration collective préparée en amont du forum, qui appelle justement à ne pas traiter les questions foncières et les questions de genre comme deux dossiers séparés.
Des chiffres qui résistent aux discours
Le Bénin, pays hôte, offre un miroir utile pour mesurer l’écart entre les intentions affichées et les faits. À l’issue des législatives de janvier 2026, les femmes occupent 28 sièges sur 109 à l’Assemblée nationale, un taux resté identique à celui de 2023. Sur les 85 sièges non réservés par le mécanisme de quota, quatre seulement ont été remportés par des candidates, ce qui a conduit plusieurs observatrices à qualifier ce quota de plafond plutôt que de tremplin pour l’engagement politique des femmes. Du côté du handicap, le recensement général de la population situe à moins de 1 % la part de Béninoises et Béninois vivant avec un handicap, un chiffre que plusieurs associations locales jugent largement sous-estimé et qui traduit surtout le manque d’outils de mesure adaptés plutôt qu’une réalité démographique.
Il faut se garder de généraliser à partir du seul cas béninois. Le Rwanda, souvent cité en exemple, dépasse les 60 % de femmes au Parlement, preuve qu’aucun déterminisme régional n’enferme le continent dans un plafond bas. Mais cette situation béninoise fait tout de même écho à une tendance régionale plus large. Selon ONU Femmes, environ 40 % des femmes d’Afrique de l’Ouest déclarent avoir subi une forme de violence basée sur le genre au cours de leur vie, tandis que la prévalence des mutilations génitales féminines atteint près de 42 % chez les femmes de 15 à 49 ans dans la région. Ces chiffres ne signifient pas que le forum se trompe de sujet, bien au contraire. Ils rappellent simplement que les mots d’ordre affichés sur les banderoles devront trouver, à Cotonou, un prolongement concret dans la répartition des ressources et des postes de coordination du forum, sans quoi ils resteront des slogans parmi d’autres dans un programme qui en compte déjà plus de deux cents.
Des mobilisations qui entourent le forum
Les semaines qui précèdent l’ouverture du forum social mondial ont été marquées par plusieurs initiatives qui éclairent le climat dans lequel il s’inscrit. Quelques semaines avant l’événement, Cotonou a accueilli une première édition du forum social des fiertés, qui a débouché sur une déclaration fixant dix recommandations pour protéger les groupes vulnérables, dont les personnes LGBTQI et les personnes en situation de handicap, en appelant notamment le secteur privé, les autorités religieuses et les médias à s’engager dans un dialogue respectueux plutôt que dans la stigmatisation. Le Bénin ne pénalise pas l’homosexualité dans son droit, mais l’hostilité sociale envers les personnes LGBTQI y reste forte, et les personnes handicapées demeurent largement absentes des espaces de décision, y compris au sein des mouvements féministes eux-mêmes.
Le 25 juillet, des organisations féministes africaines se sont rassemblées devant le Parlement panafricain pour réclamer un examen approfondi de la convention de l’Union africaine sur l’élimination des violences faites aux femmes, jugée trop peu contraignante en l’état. Dans le même temps, des caravanes parties du Sahel, du littoral et d’Afrique centrale convergent vers Cotonou, portées notamment par des réseaux paysans et des collectifs de défense des terres et de l’eau, au sein desquels les femmes assurent une bonne partie de la mobilisation de terrain sans occuper nécessairement les postes de représentation officielle. Cette asymétrie, entre le travail de mobilisation assuré par les femmes et la visibilité qui leur est accordée dans les instances dirigeantes des mouvements, n’est pas propre à l’Afrique de l’Ouest, mais elle y prend une intensité particulière à l’approche d’un forum qui se présente précisément comme un espace de convergence des luttes.
On peut se réjouir que la question du genre et de l’inclusion figure explicitement dans les axes thématiques du forum, aux côtés du climat, de la dette et de la gouvernance postcoloniale. On peut aussi observer que la présence d’un thème dans un programme ne garantit ni la répartition du temps de parole, ni celle des ressources, ni celle des postes de coordination entre les cinq jours de plénières et d’ateliers. L’expérience béninoise du quota parlementaire, plafond plus que tremplin selon ses propres critiques, offre un avertissement qui dépasse largement le seul cadre national. La déclaration du forum des fiertés de Cotonou propose déjà une feuille de route concrète que les organisateurs du forum social mondial pourraient reprendre sans avoir à la réinventer depuis une tribune internationale. Les cinquante mille participants venus à Cotonou (dont la Convergence globale des luttes pour la terre et l’eau en Afrique centrale (Cglte-Ac), conduite par Raphaël Meigno Bokagne, en sa qualité de Porte parole) pour démontrer qu’un autre monde est possible auront, pendant cinq jours, l’occasion de montrer si une autre répartition du pouvoir, à l’intérieur même de leurs propres organisations, est également possible pour les femmes, les filles et les communautés marginalisées du continent.
Baltazar ATANGANA
Expert en genre, inclusion sociale et développement
noahatango@yahoo.ca



